Vieux potard que jamais !
L’homme qui pratique le dub avec la méticulosité et la science originelle du seul rudiment des machines, a sortit en 2006 Peace Monger, son troisième disque. Cet artiste au parcours singulier bénéficie du respect des activistes des mouvements indépendants, puisque ses collaborations passées ces 20 dernières années aux côtés, entre autres des Béruriers Noirs, de Ludwig Von 88, de Raymonde et les Blancs Becs, ou encore de Marousse pour ne citer que ceux là, lui permettent d’incarner l’idéal alternatif au sein de la scène dub française. Junior Cony personnifie l’idéal de fusion punk et reggae, et même s’il s’en défend, revêt de par son parcours hors du commun la figure de l’un des précurseurs du dub français dans un style qui lui est propre, ce qui l’inscrit de fait en marge d’une tendance déterminée. Rencontre avec un franc tireur d’un mouvement qui gagnerait à s’inscrire d’avantage dans une lignée contestatrice.
Tu as déclaré avoir été présent à Londres en 1979 pour un concert de Public Image Limited…
…C’était même pas à Londres, c’était à Paris, au Stadium, sur les quais vers le XIIIème. Je dois peut-être encore avoir mon ticket d’entrée : c’était 30 balles. J’étais jeune, c’était mes premiers concerts au début quand je sortais. J’ai bien halluciné sur ce concert.
Quel souvenir gardes-tu de cette période punky-reggae ?
Plein de bons souvenirs, c’est la période de mon adolescence. A Paris, il y avait des lieux qui bougeaient, des endroits comme le Squat des Cascades et pas mal d’endroits squattés dans le XXème.

Quels étaient à l’époque tes goûts musicaux et tes aspirations artistiques ? Faisais-tu déjà de la musique ?
En 79 ? Non, je ne faisais pas encore de la musique. J’ai commencé assez jeune, mais je voulais faire de la basse au début, et puis pas de chance, on m’a filé un synthé monophonique. Tu peux faire qu’une note à la fois alors bon, c’était un peu dur… Je n’ai pas commencé à faire des trucs tout de suite. J’ai commencé tout seul à la maison, sur une boîte à rythmes, des trucs tous cons que j’enregistrais sur un 4 pistes à cassettes comme ils faisaient avant. J’ai fait un groupe au début des années 80 qui était plutôt punk industriel qui s’appelait Les Envahisseurs, avec un peintre qui s’appelle Kriki, que je vois toujours et qui peint toujours. C’était artistique. C’était l’époque des pochoirs, on en faisait pas mal.
Et à cette période, où allaient tes goûts ? Etaient-ils mixtes entre le punk et le reggae ?
Oui, j’ai flashé en même temps sur le punk et le reggae. C’est à cette époque que j’ai connu ça quand je me suis détaché de ce que mes parents me faisaient écouter. Avoir mes goûts propres à moi. C’est l’époque du punk et aussi de Marley et du reggae.
Etait-il naturel pour toi d’assimiler les deux ?
Non, j’ai toujours évolué dans un milieu rock, tout en étant ouvert à plein de styles de musique et en écoutant beaucoup de reggae.
Peux-tu nous tracer, dans ces grandes lignes, quelques événements de ta carrière ?
Les débuts étaient avec des groupes comme Les Envahisseurs. J’ai plein de collaborations dans plein de styles différents. J’ai fait aussi du son pour les groupes. J’ai par exemple été sonorisateur des Washington Dead Cats, Raymonde et les Blancs Becs, on a même bossé ensemble sur le premier album. Ce sont de bons potes, des amis de toujours. Il y a aussi eu Les Oidgts, c’est après les Bérus. Il y avait la petite Guidi qui faisait déjà un groupe avec un gars qui s’appelait Lulu. Moi je suis arrivé dans les Oidgst et on a commencé à faire des petits riddims avec la boîte des Bérus qu’on a gardée. Il y a eu Gilles Déolier qui était guitariste d’un groupe hardcore Hydrolic System, un groupe d’Angers. J’ai d’ailleurs aussi été sonorisateur d’Hydrolic System, quelques concerts…
Et en ayant traversé ces 3 décennies, quand est-ce que tu t’es le mieux éclaté ?
Je ne sais pas… La période où je me suis le mieux éclaté est la période Ludwig. Franchement, fin 80, c’était la bonne ambiance. C’était cool ! J’ai bossé avec Marousse aussi. J’ai sonorisé une petite tournée, il y a 4-5 ans, pour l’album Skanka Fé. J’ai bossé pour Cosmic Wurst, un groupe français de hardcore qui cartonnait. Ce sont des bons souvenirs pour les groupes dont je me rappelle, je suis sûr que j’en oublie ! Avec Trepomen Pal aussi, pendant longtemps, j’ai tourné avec en Angleterre. J’étais leur premier ou leur deuxième sonorisateur, vraiment au début pour le premier album.
Et à cette époque, était-il pour eux question de dub ?
Non, pas du tout dub…mais alors pas du tout. Marco, le chanteur, écoutait toujours du reggae.
Stoukette ?
Ah ça, c’est autre chose !
Mais à cette époque, début 90’s, le dub en France était complètement inconnu…
…non il n’y avait pas de dub. Déjà le dub est venu un peu récemment comme une étiquette qu’on a collée à des trucs qu’on ne connaissait pas vraiment. Les français se sont mis à jouer du dub sur scène alors que les jamaïcains ne jouent pas du dub sur scène : il y a toujours un artiste reggae. C’est un truc de studio avant tout le dub. D’ailleurs moi souvent on me catégorise dub, mais quand on me demande ce que je fais, je dis que je fais du reggae. Pour moi, c’est du reggae, il suffit de mettre un petit écho, et là c’est du dub.

Peut-on aborder l’aspect technique, il me semble que tu as omis, par modestie, certains passages essentiels de ta biographie ?
Ah oui ! J’ai eu du Béru, 10 ans de Ludwig, Sergent Garcia, un peu, mais c’est un mauvais souvenir.
Ah bon ?
C’est le pire truc que j’ai fait. Et aussi un sound system, Bawawa, avec Garcia avant qu’il ne fasse son truc tout seul, on était toute une bande. J’étais le sélecteur de tout un troupeau de chanteurs, le Bawawa Sound System.
Un troupeau de reggae ?
Voilà. Mais mes meilleurs souvenirs c’est Ludwig quand même. On s’est éclaté !
Quel a été ton apport musical au sein de ces groupes ?
J’ai toujours été spécialiste de la boîte à rythmes. Avec les Bérus c’était moi, avec les Ludwig pareil. Boîte à rythmes et choeurs !
Et de quelle boite à rythmes te servais-tu pour les Bérus ? Dans le livre Conte cruel de la jeunesse, on évoque son vol.
Ah oui, ça c’est l’ancienne ! Moi je suis arrivé quand il y avait la belle boîte. Il fallait quelqu’un qui s’en occupe parce qu’elle était un peu plus sophistiquée et qu’il fallait la programmer. Comme je savais m’en servir ils ne pouvaient plus se passer de moi donc ils ont été obligés de me prendre.
Et tu es donc présent dans les choeurs de Ludwig ?
Exactement. Je suis arrivé en même temps que Charlu quand François Gondrax est parti des Ludwig et qu’il a fait Raymonde et les Blancs Becs. Ils ont changé de bassiste et moi je suis arrivé à ce moment là et je me suis occupé de la boîte.
As-tu fait parti du ‘revival’ des Bérus depuis 2003 ?
Oui, j’ai fait quelques concerts et puis j’en ai fait un dernier, qui a été amputé, un 1er Mai à Paris sur un camion et depuis je fais plutôt Désert Rebel. Cet été, je me consacre à Désert Rebel Sound System.
Que voulais-tu dire lorsque tu as déclaré que tu voyais d’avantage les Bérus en teuf que dans des cadres traditionnels ?
Les Bérus c’est un peu dur à organiser. Quelle structure peut accueillir les Bérus ? Si, il y a eu des concerts, mais chaque fois avec quelques « compromissions ». Comme les Bérus font quand même un certain poids, ils arrivent à faire que les barrières soient moins loin du public quand il y a un fossé de 10 mètres. Dès qu’il y a des vigiles devant, ils peuvent les virer et prendre notre service d’ordre à nous qui est plus respectueux des gens et qui ne les traite pas comme du bétail. De toute façon, maintenant les free party, c’est des Sarkovals. Je voyais plus ça dans l’état d’esprit des free party d’avant. Au dernier moment, on sait qu’il y a un concert des Bérus. Je voyais aussi ça dans l’évolution musicale. On a essayé plein de trucs. En tout cas, je voulais essayer une approche différente avec des trucs un peu plus « boum-boum-boum », toujours sur le son des bérus ! Il y a quelques morceaux qui sonnent un peu comme ça.
Comment perçois-tu l’influence que vous avez eue sur les générations postérieures ?
Je ne sais pas. S’il reste un truc, c’est l’état d’esprit de gens qui sont rebelles, qui ne vont pas se laisser marcher dessus parce qu’ils sont conscients de certaines choses, comme le respect entre les gens, la conscience de la nature, et des trucs qu’on veut nous imposer et auxquels si on ne réagit pas et que l’on se laisse faire… C’est bien qu’il y ait un renouvellement des générations, des gens qui ont écouté les Bérus, qui ne les ont jamais vus et à qui on a transmis un truc. Il y a des jeunes qui n’ont jamais vu les Bérus et qui écoutent, avec leurs grands frères….
Penses-tu qu’il puisse être judicieux de comparer les Bérus à Crass ?
Je ne sais pas. Il y a plein de points communs mais Crass était plus dans un truc anar. Il y a des discours en commun. J’ai écouté aussi pas mal ça. Ils mettaient sur les disques « pay no more than… », des trucs importants comme fixer les prix… Il me reste plein de trucs de cette époque là. Pour moi, Crass, c’est les années 80 !

A ton avis, quel est aujourd’hui l’héritage des Bérus ? Y a t-il une formation qui leur a succédé dans le message ou l’attitude ?
Une formation… peut-être plus la free. C’est pour ça que je te disais que je voyais plus l’évolution des Bérus dans le côté free-party, parce que c’est là où les gens se bougeaient le cul, pas mal de gens du rock sont passés dans cette musique là, qui se sont décalés dans un truc qui se passe. Je voyais bien un gros boum-boum, avec un concert des Bérus à côté et un sound reggae plus loin, tout ça dans un état d’esprit pas encadré « Sarko ».
Comment se fait-il que tu n’as sorti que seulement 3 disques alors que ça fait 25 ans que tu fais de la musique ?
J’ai surtout bossé en collaboration. Je ne me suis surtout pas pris la tête sur un plan de carrière. J’ai toujours fait mes morceaux chez moi, je les ai entassés jusqu’à ce qu’on me prenne la tête à me faire « Allez, vas-y c’est quand que tu sors un truc ! » Il fallait me pousser ! J’ai plus bossé pour plein de collaborations pour plein de gens plutôt que de m’occuper d’une carrière. Avant que l’on me prenne sérieusement la tête, j’entassais des morceaux. Avant de sortir le premier, j’ai écouté tout ce que j’avais dans ma musette et j’ai fait un tri là-dedans. Ça s’étale sur une période assez longue.
Peux-tu nous dire un mot au sujet de tes productions vinyles qui sont bloquées quelque part ?
Je ne sais pas trop ce qui se passe. Marsu est un bon pote à moi. J’ai sorti 2 disques sur Crash mais j’attends toujours mes vinyles. Ils doivent sortir en maxi et chaque fois… Il y a des gens qui les attendent ces vinyles, alors je leur dis dans une semaine, maintenant je leur dis plus parce que ça fait longtemps que je les attends. Mais je sais que si je les avais, ils partiraient très rapidement.
Tu avais produit des trucs sur Tchatche Attack ?
Tchatche Attack était un truc pas mal. C’était le label Crash qui voulait faire une compilation rap à l’époque où il commençait à y avoir des groupes. Il avait réuni un listing de groupes qui avaient déjà des morceaux enregistrés, d’autres groupes qui avaient des morceaux sur des maquettes mais il fallait qu’ils les enregistrent en studio. Et on avait un pote à Angers, au Studio Karma qui lui était en travaux et dont le matos ne servait pas. On a loué un endroit dans un parking, une espèce de salle où l’on a remonté le studio d’Angers, 24 pistes. On l’a câblé : c’était la première fois que je faisais ça. Et on a fait un mois de prises avec tous les groupes. Ceux qui voulaient enregistrer. On a enregistré le premier album de Garcia par la même occasion.
Où es-tu basé et pourquoi te produis-tu si rarement ?
Je suis basé à Paris. Mais là je vais peut-être me produire plus parce que je vais avoir un tourneur là normalement.

Ton dernier album comporte moins de lyrics que par le passé…
…il n’y a pas de lyrics. Ce sont vraiment des extraits de voix.
Justement, cela ressemble plus à des versions qu’à des dubs. C’est à dire que tu lances une voix au début et sur laquelle tu ajoutes un effet.
De toute façon, c’est ce que je te dis : je ne me sens pas bloqué dans un truc dub. Quand je fais des riddims, je me dis tout de suite que ce dont j’ai envie, c’est qu’un chanteur se pose dessus. Je ne le vois pas en dub : le dub est une phase qui vient plus tard. Mais là pour faire chier le monde, je sors le dub avant et je sortirai les versions chantées après ! En fait, j’ai plusieurs façons de faire : soit je fais mon riddim et après, je trouve des gens qui bossent dessus, soit je trouve quelqu’un qui a un morceau, par exemple une chanteuse qui aurait un morceau de fait et que j’écoute, et après je fais un riddim à partir de sa mélodie de voix, un truc qui colle. Ce n’est pas elle qui s’adapte à mon riddim mais moi qui m’adapte à sa voix.
Et sur quoi travailles-tu ?
Je me suis récemment acheté un ordinateur mais dont je me sers comme d’un magnéto. Je fais toujours mes vieux morceaux à l’ancienne sur mes vieilles machines. J’ai une MPC 60 avec une bonne mémoire, une 2000 pour les samples un peu plus longs, et aussi un MS 10, un MS 20… J’enregistre tout sur mon ordi après, et ensuite je ressors le tout sur console analogique et je fais mes mixes après.
Sur Too late dub, il m’a semblé entendre l’esquisse d’un riddim classique ?
C’est Queen of the Minstrel exactement. Il y a quelques rididims classiques, mais il y en a d’autres…

Tu es marqué par la culture jamaïcaine. J’aurai voulu te demander l’influence qu’elle exerce sur toi ? Il paraît que tu as des cahiers sur lesquels tu prends des notes…
Je suis obligé ! La musique jamaïcaine, ce sont pas mal de riddims classiques qui viennent beaucoup de Studio 1 qui, eux-mêmes ont repris des thèmes de films, du jazz, de la musique cubaine… Il y a plein de trucs ! J’entends des morceaux des fois dont je ne connais pas le nom du riddim mais j’essaie de me renseigner. J’en ai plein sur le même riddim qui commence du ska jusqu’au digital ! Ce sont des riddims classiques. Je cherche d’où ça vient, et, des fois, je tombe sur des vieux trucs, comme de la country ou du Western !
De Eddy Cochran au Sleng Teng !
Les mecs ont pioché un peu partout. Ils entendaient des trucs à la radio, qu’ils reprenaient en ska, et du ska ils le reprenaient en reggae…
Ne crois-tu pas que de développer toujours les mêmes riddims puissent brider la créativité ?
Non, moi je ne vois pas ça comme ça. Le reggae c’est, même maintenant quand une série sort, 20 mecs qui se posent sur le même riddim. Après, c’est à toi de faire ton choix dans les meilleurs. Mais moi, ça ne me gêne pas.
C’est la tradition !
D’ailleurs, c’est la seule musique qui se réutilise. J’écoute toujours avec autant de plaisir des bons riddims. Ça me laisse toujours la vibe, même si je les ai entendus plus de 100 fois…
Dans le rock ce serait du plagiat…
Ou une reprise.
Pourquoi assimiles-tu en fil conducteur de tes albums des samples d’enfants ?
Je fais participer mon gamin ! Il est là, et là où j’enregistre c’est tout petit. Il joue et comme il n’y a pas trop de place, il voit le matos et des fois il a envie de parler dans le micro, de faire des trucs, alors je ne vais pas le brider.
As-tu des connexions avec Manutension ?
Bien sur ! Je kiffe bien ce gars là. Manutension est un gars qui est honnête dans ce qu’il fait. Je l’ai vu il y a pas longtemps au Maroc et il faisait un atelier dub, avec des enfants entre autres et des gens qui avaient envie de voir comment il bosse. Un petit échange sympa. C’est un gars que j’aime bien, j’aime bien ce qu’il fait et j’aime bien ce qu’il fait avec son groupe. Ce sont des gens que je croise quand je tourne et je kiffe bien de les rencontrer. Franchement j’ai une bonne vibe avec ces gens là.
Peux-tu nous dire deux mots sur Désert rebel ?
Désert Rebel est un projet autour de Touaregs qui viennent du Niger dont Abdallah Abana Goudou qui est un chanteur qui a déjà sorti pas mal de choses et qui est un peu un leader de la révolution Touareg, depuis qu’ils ont pris le maquis et les kalachnikovs. Abdallah était dans des camps avec les mecs de Tinariwen, au Mali, au Niger. Désert Rebel est un projet « équitable », bien que le mot serre un peu la gorge quand on l’utilise en ce moment. C’est un projet avec une répartition équitable des choses, soutenu par plein de gens qui viennent d’horizons nouveaux, comme Guizmo de Tryo, Manu, il y a Imhotep, Momo, Azir, Amar de Gnawa Diffusion, il y a Daniel qui jouait avec la Mano Negra. Il y a Bergeron, qui est un réalisateur de reportages et de courts-métrages, qui fait les images et qui faisait déjà les images de la Mano.
Et quel est ton apport au sein de ce collectif ?
Avec Imhotep, on fait des remixes de Désert Rebel. En l’occurrence, ce que je fais c’est reprendre des trucs qui m’intéressent et qu’ils ont déjà enregistrés en studio, des sons qu’ils ont ramenés du Niger. Je les remixe à ma sauce plutôt reggae.
D’où te vient ton blaze ?
Junior Cony, ça vient du Bawawa Sound System. On était une bonne bande d’allumés qui aimions bien les bons produits du terroir. Ce n’est pas Junior Nicolas, c’est Junior Cony !









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