Zagazaï ! Live & direct, voici l’homme que l’on appelle Manutension, seen ? Fort d’un caractère bien trempé, d’une passion infaillible pour les musiques authentiques, Manu pose le skank des Improvisators Dub depuis les origines du groupe, dont il est un membre historique, et par conséquent, une figure emblématique des scènes alternatives bordelaises. Manu et sa gouaille parisienne œuvrent, disciple parmi les disciples des figures mythiques, telles Prince Far I, King Jammy, Scientist, King Tubby… Manutension brise les carcans au sein des scènes indées pour faire fusionner la punk attitude à la basse culture. C’est ainsi que ces dernières productions, tout comme l’animation de son système de 6 kg de son, l’ont imposé comme une sommité du dub français.
Do you know what I mean, Yes I know, t’as bonne mine Manu !

On se rencontre aujourd’hui dans le cadre de ton groupe, Improvisators Dub, et, ce qui est curieux, c’est qu’il n’y est pas de formations anglaises guitare-basse-batterie qui ait le même son que vous Improvisators Dub, alors que vous êtes français. Comment peut-on s’expliquer que vous jouez un style anglais, que vous pratiquez live alors que les anglais ne le joue qu’en sound system ? Pourquoi n’y a t-il pas de groupes anglais de stepper live ou d’autres formations live-dub comme Dub Syndicate ?
Je ne sais pas. Ce qu’il faut savoir, c’est qu’en Angleterre, il y a toujours eu des groupes de studio pour enregistrer des riddims. Il y a pas mal de groupes, comme Mafia&Fluxy, Love Grocer, UK Roots, Black Steel, le groupe de Jah Shaka, Revolutionary Dub Warrior, les musiciens de Robotics… Souvent en Angleterre, avec les sound-systems, il y a plus de dub-men machines que de groupes : ça s’explique comme ça. Après pourquoi il n’y a pas eu auparavant de groupe de live dub, je ne sais pas.

Par rapport à tes connexions anglaises et ta culture du reggae, tu as côtoyé des grands noms : quels ont été tes rencontres marquantes avec les figures emblématiques du mouvement ?
Dennis Brown, à Mérignac, Lee Perry avec qui on se connaît, Mad Professor, Israël Vibration. J’ai rencontré Toots And The Maytals aussi. Et puis Max Roméo, Iration Steppas, Vibronics, et tous les anglais ! Zion Train, c’est un pote.
Et Dougie Wardrop ?
Il est parmi l’un des premiers que l’on ait rencontré puisqu’à l’époque on a fait mixer notre album chez « A Class Studio » qui était le studio de Chris Lane, le créateur de Dub Vendor. C’est un chroniqueur qui a travaillé beaucoup avec Prince Far I, dans les débuts il avait des affinités avec le mouvement punk, tout en allant souvent en Jamaïque. C’est comme ça qu’il a ramené des gens comme Dennis Brown ou Tapper Zukie.
Tu les as rencontrés dans le cadre d’une salle de concert ?
Oui, j’affichais, j’avais ma passion pour cette musique que j’écoute depuis l’âge de 14-15 ans. Avant j’écoutais du punk. Ce qu’il faut savoir c’est qu’entre mes 14-15 ans jusqu’à mes 18 ans, j’allais en concert reggae avec mon pote Schrek (Eric), qui m’amenait dans des concerts, et qui me payait mes places puisque j’étais mineur et que je n’avais pas de thunes. J’ai vu comme ça Frankie Paul, Augustus Pablo, Junior Delgado, Israël Vibration, en 87-88. Third World, les Wailers… Black Uhuru, la première formation avec Sly&Robbie : il y avait Puma Jones… Après il y avait aussi les gens de Paris, puisque je viens de là bas. Il y avait des sound-systems à la Péniche du Ruby, des sound-systems à Mouton du Vernay. A 14-15 ans, j’hallucinais. C’était toute la bande à Pablo Master, Puppa Leslie, que j’ai rencontrée. Le reggae est une musique qui est vaste. Il y a énormément de styles, entre le ragga, le dancehall, en passant par le roots&culture, le stepper, le dub. Tout ça forme une famille : il faut un dub pour une bonne chanson, ou du moins si il y a une bonne chanson, il y aura un bon dub. C’est beaucoup plus difficile de faire un bon dub sans chansons. L’acappella passe toujours en premier. Tu l’utilises après dans différentes rythmiques, qu’elles soient bogel, stepper, roots ou one drop.
Est-ce la manière dont tu as bossé sur ton album ? Tu as travaillé les vocales et après les dubs ?
Non, sur mon album j’ai fait beaucoup de dubs. Maintenant je travaille comme ça sur les prods. Mais parce que je n’ai pas beaucoup de chanteurs. J’ai rencontré Winston Mc Anuff, qui lui, a chanté sur mes versions, donc il a choisi les riddims. C’est des riddims que j’ai fabriqués, à l’époque, en me chantant une petite chanson dans la tête. Là t’arrives à trouver ton riddim. C’est aussi simple que ça : c’est un bon tuyau.

C’est une bonne méthode ! La production est un des aspects de la culture reggae, dont tu es un représentant emblématique en France, que tu le veuilles ou non, mais à partir de quand ton sound-system s’est-il matérialisé ?
La sono est ma passion, même si je n’y suis pas encore parvenu, c’est une histoire d’argent.
Et de passion ?
On ne se monte pas un sound system en se disant « c’est cool, je vais avoir à gaver de dates et je vais me gaver de thunes », ou du moins je vais vivre avec ça. Il y a des gens qui en vivent parce qu’ils ont une renommée et que ça fait plus de 30 ans qu’ils font ça. Ils ont la passion en eux. Mais tu mets du temps à te monter ton sound-system, à moins que tu aies de l’argent du jour au lendemain pour tout te payer. Mais ce n’est pas comme ça que tu vas dégager de la vibe.
Tu l’as envisagé sous l’angle d’avoir ton system, et de produire de jouer tes dubplates ?
J’aimerais ça ! Mais pas pour pouvoir dire que c’est moi qui suis le plus fort au niveau du son ou au niveau du truc. Non, j’ai envie de produire du son français, uniquement pour la vibes ! Je tourne pas mal avec Improvisators Dub, mais j’ai du mal à jouer : on me demande souvent. Là je vais faire une exception, je vais faire pas mal de plateaux pour du live. En même temps, c’est que mes lives ne sont pas très définis. Un coup je vais faire un « live-act », un coup je vais ne passer que des versions. Ça dépend de l’ambiance. J’ai aussi envie de me faire le plaisir d’écouter ma petite collection de disques… pour les autres ! Tu vois ce que je veux dire ?
Très bien. Tu le calcules ou c’est sur le moment ?
C’est au pif ! Je sélectionne toujours au pif. Ça, je peux l’enclencher à n’importe quel moment mon live-act. Mais tout ça est une histoire d’amour, de passions. Je me monte mon son, pour pouvoir proposer ce que je fais. En ce moment, ce que j’essaie de faire, c’est via des organisateurs et après, via des mairies et des écoles, je veux faire deux jours comme on a fait à Duras ou à Poitiers où il y avait Iration Steppas : c’est 2 jours de résidence où je monte la façade et tout le system, et avec Yves on convoque les collèges, et les après-midi on voit comment ça fonctionne, on explique comment marche physiquement le son, qu’est-ce que cela est, puis ensuite on donne une explication des sound-systems depuis les années 50 jusqu’aux musiques actuelles à travers les effets que nous les laissons mélanger… Là je suis parti au Maroc pour faire des ateliers là-bas, et faire intervenir des gens auprès des collégiens et lycéens… Yves explique donc, dans une première partie ce que c’est physiquement le son.

Il faudrait alors un prof d’histoire pour expliquer aussi ce que fut l’esclavage !
Bien sûr, mais on en finirait plus ! Moi j’en parle quand on est dans l’historique de la musique jamaïcaine. Je parle forcément du rastafarisme, c’est important. C’est à titre informatif. Je leur fait découvrir ce que sont les 45 tours, avec les époques différentes, les faces B et les faces A… En même temps, c’est dans un but culturel et pédagogique. C’est important de savoir ce qui s’est passé avec l’esclavagisme, mais ce n’est pas non plus une raison pour amener un prof d’histoire… Les profs viennent avec les mômes, et nous on instaure les choses par le biais de la musique.
Knarf disait tout à l’heure que la scène dub est régie par une attitude de bon sens. Et toi tu accomplis cette démarche dans un sens éducatif…
… c’est pour partager.
Tu as cet aspect pédagogique, mais as-tu la volonté de populariser cette culture auprès des gens, de leur montrer toute sa positivité ?
Tout à fait ! Après on ne peut pas être sectaire et obliger les gens à écouter du dub. Je pense que le gens peuvent se retrouver dans le dub à partir du moment où ils en ont écouté une fois. Il y a en aussi qui ne s’y retrouvent pas, comme dans tous les styles de musique. Comme moi je ne me retrouve pas dans la StarAc’, alors que c’est pourtant de la musique… Mais c’est de la merde où il n’y a pas d’Histoire.
En Angleterre, le dub agit comme un mouvement intergénérationnel, un peu comme un micro-media…
D’où le mot « outernational-sound. » Quand tu aimes ça, dans le langage rastafari, tu peux changer les mots. Par exemple, tu peux dire « raspact », au lieu de « respect ». Dans « ras » il y a « homme » et dans « pact”, c’est, pour « pacte », comme pour un complot positif. Quand on dit « outernational, » ça veut donc dire que l’on peut aller au-dessus. « Out-ernational » ? Pourquoi pas ?

Universel ?
C’est tout à fait ça. Dans l’union du reggae et du dub, c’est le même langage : on transforme et on crée des mots. Par exemple, un rasta ne te dira jamais « Yes I understand » lorsque tu lui demandes : « You understand ? ». Il dira toujours « yes I over-stand », même si ça ne se dit pas. Mais comme under est péjoratif, il dira « I over-stand ».
Venons-en à présent à ton album, [Dub attacks the tech vol.1]. Qui était Sister Nadia qui apparaissait sur Nadia in dub ?
Sister Nadia est une copine berbère dont la sœur chantait à l’époque avec des gens comme Noir Désir. Elle n’avait rien à voir dans le dub, et en fait je lui ai proposé de chanter. Sister Nadia ne s’attendait pas à cette musique. Je l’ai laissée chanter toute une nuit, on a mis deux jours pour faire cette version, et, quand elle a écouté que ça a été mixé… Elle parle de quelqu’un, de choses, comme dans des paroles de raï, une histoire d’amour avec son mec. C’était choquant et c’était bien, et en même temps, quand j’étais au Maroc, ce morceau a fait ressortir des choses.
Cet album annonçait implicitement un vol.2 Qu’en est-il de la suite de cette série attendue par nombre d’entre nous ?
Le problème c’est qu’à l’époque, j’ai sorti cet album sur un label qui s’appelle Vicious circle. J’ai aussi sorti la compile Let Jah Music Play et après, en fait, j’aurai une compile, deux albums et un album avec Winston de prévus, ce qui fera 4 sorties. Je vais sortir un coffret avant que je crève ! Il y a 5 bonnes années qui se sont écoulées depuis que [Dub attacks the tech vol.1] est sorti. J’ai squatté pendant un moment à Paris, et j’ai eu des problèmes sociaux. Je me suis retrouvé chez Schmarko, toujours à Paris, en 2000. Je suis reparti en 2002 dans les Landes où j’habite maintenant. J’y ai un studio. J’habite dans le bush comme dit Winston Mc Anuff. J’accueille tous les bons groupes de reggae qui veulent faire du dub-master chez Manutension, tous les gens à travers la tek ou la jungle, ou tout ce que tu veux. La compile que je veux faire c’est tous les remixes que j’ai fait. J’ai fait des remixes de la Phaze, de Highvisators, de Kaly, de Brain Damage, de Otto Electric, des Hurlements d’Léo…. Plein de remixes que j’ai fait à droite à gauche pour plein de gens depuis 97, que j’aimerais bien sortir. C’est Manutension mix friends !
Que penses-tu de l’évolution de ton son ?
Les prochains qui sortiront n’auront rien à voir avec l’album.
Le morceau Jean Phillippe avec Winston Mc Anuff matérialise-t-il un tournant ou cette évolution ?
Les versions que Winston McAnuff a choisies datent de la même période que l’album. Seulement quand l’album est sorti en 2000, il datait déjà de la période de 97. Ce qu’on écoute de l’album de 2000 a été fait entre 97 et 98, puis ça a été mixé en 99, et c’est sorti en 2000. Au même moment j’étais à Paris chez Schmarko et j’ai fait plein d’autres riddims qui sont un peu de la même teneur. En même temps à cette époque-là, tous ces morceaux là de 98-99 qui sont sur cet album, c’est que j’avais besoin de marquer un emprunt relativement à tout ce que je vivais par rapport aux teufs teknos. C’est pour ça qu’il sent un peu le dancefloor. Dans mes prochaines versions il y a des accalmies, parce que quand tu berces là-dedans, ce n’est pas que tu fuis la vibe mais j’aime bien être à l’envers des autres. Ce n’est pas parce que tout le monde fait du stepper que je vais faire du stepper. Donc il y a des accalmies, des morceaux très bien, d’autres moins bien. J’ai envie de les sortir, et là il se trouve que j’ai deux albums à sortir en dehors de Winston Mc Anuff. Je l’ai rencontré en 2004, lors d’un sound-system avec Manutension, Reality Sound, il y avait Murray Man, Winston Mc Anuff était invité, et ça lui a plu que je lui laisse le micro. On s’est échangé nos numéros. On s’est revus deux jours après, et il a choisi 12 morceaux.

Pourquoi ne ressors-tu pas les premiers cuts de ta discographie, ceux sortis à 500 exemplaires ?
Le premier, c’était un maxi 45 tours. Ce morceau, je l’avais fait à la vite fait dans la salle à manger chez ma mère, sur la chaîne hi-fi avec 2 sampleurs à la con et un lecteur cd. Après je suis allé en studio, on a fait un mix vite fait. C’était mes premiers délires, et je n’ai pas envie de refaire ça parce que, ce n’est même pas une histoire de qualité de son, mais pour moi c’était du facile, donc ça a marqué le coup. Après j’ai filé beaucoup de versions pour les sound-systems dont on croit que c’est sorti, alors qu’il n’y a jamais rien eu de sorti.
Que penses-tu du fait d’avoir eu une démarche autonome, d’avoir toi-même sorti tes sons, comme d’autres le font dans le punk et dans la culture alternative ?
Avec Vicious Circle, ça s’est bien passé mais en même temps il y a eu des trucs… Tu ne peux pas bosser avec un label qui ne pense pas la même chose que toi par rapport à cette musique. J’ai donc lâché l’affaire, et je l’ai fait à l’anglaise. C’est à dire qu’il y a des gens qui sortent leurs versions sur MP3 avant que ça sorte en 45 tours ou quoi que ce soit. Des riddims j’en ai, mais je n’ai pas d’argent et donc je galère. Si des sound systems, ou si il y a 2-3 labels qui veulent sortir des trucs, j’ai des versions.
Quelles sont tes connexions avec Junior Cony ?
J’étais au Maroc avec lui.
Interview réalisée en 2005 à Clermont-Ferrand. Photos de concert : Jean Cerezal Callizo















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