C’est avec beaucoup de discrétion mais une fervente détermination que Kanka balance son stepper-dub depuis maintenant deux albums et deux maxi 10inch. Kanka a donné ses lettres de noblesse en France à un genre venu du Royaume-Uni et dont Improvisators Dub sont les précurseurs. Ce riddim-maker s’est rendu populaire au sein d’une scène dub française en constante expansion en jouant une musique qui irradie le dancefloor de ses productions puissantes. Kanka, dont la crédibilité outre-Manche n’est plus à démontrer auprès de ses principaux acteurs, peut en outre faire valoir son appartenance au label historique du mouvement dub français, Hammerbass, pour se justifier d’une totale crédibilité.
Peux-tu nous décrire ton parcours en quelques évènements ?
Alex : J’ai commencé le projet il y a 6 ans en studio tout seul et ça fait 4 ans que la formule live existe (avec un bassiste).

Que se cache derrière ce nom de Kanka ?
Rien !-rire- Avec un ami on cherchait des noms et c’est lui qui m’a suggéré ça. Je trouvais que ça sonnait bien et puisque c’était court et facile à retenir je pense, je l’ai conservé.
Qu’est-ce qui t’a orienté vers le dub ? Avais-tu des prédispositions à la pratique de cette musique ?
C’est le reggae qui me l’a fait découvrir.
Quand as-tu commencé précisément ?
Je dirai en 2003. J’avais fait une autoprod à cette période. Je viens du reggae, et avec le temps je me suis plus glissé du côté musical que du côté vocal.
Comment envisages-tu tes créations : sous l’angle des lyrics ou plutôt en favorisant l’aspect instrumental ?
Tout vient de l’instrumental. Je ne peux pas dire avant de composer un morceau, ça c’est pour la voix. Je ne raisonne pas comme ça. Pour moi, la base d’une chanson est le basse batterie. Le reste se fait alors au feeling selon les « couleurs » des morceaux.
Je présume que vous devez avoir un gros travail de transposition avec le bassiste qui t’accompagne ?
Le bassiste rejoue exactement les mêmes basses, en apportant son groove et un son différent.
Cela ne te pose-t-il pas de problème de transposer la basse du fait de son grain si particulier sur scène ?
Dans le grain du son, c’est forcément un peu différent mais j’apprécie le son rond qu’il apporte. Et j’apprécie aussi son groove qui colle bien à mon style, je pense.
N’aurait-il pas tendance à faire trop groover pour le style que tu pratiques ?
Pour moi non puisqu’il amène du vivant, ça fait du bien à l’oreille. Les gens voient des machines et ne comprennent pas trop ce qui se passe. La basse ramène vraiment le côté live instrumental. Et je trouve que justement il arrive à conserver l’esprit original et il pose bien le truc avec sa patte. C’est pour ça que j’aime bien et que c’est intéressant. Sinon je ne ferais pas comme ça et je conserverais mes basses.
Comment composes-tu : à l’aide de l’informatique, puisque tu as un ordinateur sur scène, ou d’une autre manière ?
Oui j’utilise l’informatique avec fruity loops et cubase. L’ordi sur scène sert à balancer tout ce qui est batterie, rythmique et mélodie en pistes séparées. C’est plus un support qu’autre chose en fait qui me permet de séparer les pistes.
Tu remixes donc sur scène ?
Ce sont des boucles que j’arrange en live au feeling. Donc des fois c’est plus ou moins bien fait. C’est à la vibe !
Ne te laisses-tu quand même pas une certaine sécurité ?
Si si : sur certains morceaux avec les voix je n’ai pas trop le choix. Avec la voix c’est dur de modifier le truc donc il y a des morceaux quand même bien structurés. Ca dépend des éléments qui sont dans la chanson.
Tes compositions comportent t-elles une part de musique « organique« , autre que les parties informatiques ?
Les batteries sont programmées, les basses, je les cherche au clavier et je les programme. Pour les cuivres il y a les deux : du vrai trombone et de la programmation. Il y a aussi du vrai mélodica et des percussions et quasiment tout le reste est programmé.

Comment as-tu tissé ces liens avec Brother Culture ?
Avec Hammerbass, puisqu’ils avaient déjà travaillé avec lui. Je ne le connaissais pas directement et en fait c’était lors de mon deuxième concert à Paris où il était là et qu’il jouait avec Manasseh, que je l’ai rencontré.
Comme récemment sur Mungo’s Hifi. Mais votre cut Revolution ensemble est carrément mortel ! Et avec Pilgrim, comment s’est passée la connexion ?
De manière très simple puisque en fait nous avons beaucoup tourné avec Dub Addict par l’intermédiaire du plateau Salamalek avec aussi Fedayi Pacha. On a fait pas mal de dates ensemble et ça s’est donc passé directement avec Pilgrim sans passer par le label.
Quelle est ton opinion à propos du dub français ? Considères-tu que les groupes de dub live et qui retranscrivent finalement les sons initiaux du dub issus d’un travail de studio sont encore véritablement du dub ? Par exemple, un groupe comme Ez3kiel est-il dub pour toi ?
Je connais très peu Ez3kiel. Après pour le dub, je dirais juste qu’il n’y a pas de règles.

De toute façon, le public ignore cet aspect !
En France oui, et je pense que c’est bien une des spécificités françaises.
Il n’y a justement qu’en France que nous avons des groupes hybrides de dub, donc a l’étranger la question ne se pose pas ?
Oui c’est vrai et je pense que d’un côté c’est positif et de l’autre je me dis que cette scène parfois est un peu « fourre tout. »
De quelle scène te sens-tu le plus proche : du reggae français ou du dub français ?
Du dub, car j’ai quand même l’impression que l’esprit d’ouverture musical est plus marqué.
Qu’est-ce qui pourrait les dissocier dans l’état d’esprit ? Ne penses-tu pas qu’il y ait plus un côté alternatif dans le dub ?
Oui il y a un côté plus alternatif dans le dub, c’est sûr.. Après je ne préfère pas trop comparer ces deux scènes. Elles sont juste différentes.
As-tu côtoyé d’imminents Jamaïcains ?
Cette année on a remplacé Abashanti I sur la date parisienne du Telerama Dub Festival, après la date de Clermont, et on a joué avec U Roy et Michael Rose à l’Elysée Montmartre.
J’imagine que tu portes un certain respect aux artistes yardies de l‘âge d’or des oldies ?
Ah oui. Je ne connais pas toute la musique et tous les gens, mais c’est big respect ! Ce sont mes fondations musicales : je suis obligé d’être respectueux ! C’est obligatoire.
Quel rapport entretiens-tu avec l’Angleterre ?
Je n’y suis jamais allé. Donc il faudrait que j’y aille un jour. Ce qui devrait bientôt se faire car Iration Steppa m’a programmé sur le subdub de Leeds en avril avec son sound system. Ca sera donc une bonne occasion de découvrir l’Angleterre.
Quelles sont les rencontres qui t’ont marquées ?
Ma référence musicale et humaine reste Iration Steppas, mais il y a beaucoup d’autres personnes ! Mark « Iration » bosse sur des remixes qu’il va faire de mes morceaux. On a pas du tout parlé de prod ou quoi que ce soit, je pense que ce sera plus pour son sound system, et ça fait très plaisir !
D’ailleurs, comment as-tu trouvé le split Iration Steppas/Improvisators Dub, puisque tu as eu l’occasion de jouer avec eux sur le Télérama Dub Festival ?
Excellent ! Carrément bien parce que ce n’est pas évident de mêler autant de personnes ensemble ! C’est vraiment bien ! C’est un bon résultat, rien à dire. Respect !
Préfères-tu l’ambiance d’un sound system où tu joues face au son ou bien alors le cadre d’un concert où tu joues face au public, mais où par contre tu es confronté à plus de monde que lors d‘un sound system ?
Bonne question… Je me sens mieux au sol car sur scène ce n’est pas ce que je préfère. Le fait d’être surélevé peut parfois me déranger.

Ce n’est pas la culture du dub, ni d’ailleurs de tous les sounds systems, de tous les genres qu’ils soient.
C’est vrai, ce n’est pas dans cette culture.
Je fais allusion au cadre, et au fait de faire face au mur de son ?
D’accord. Et bien ce serait le top pour moi : ne jouer que devant des murs de son, et avoir le même son que les gens ! C’est clair que c’est ce que je préfère, ça nous arrive de le faire mais c’est assez rare quand même.
Même lorsque tu as commencé ?
Non, on a commencé directement par des scènes car la formule live entre plus dans ce cadre. C’est un avantage, on peut jouer pour les deux, scène de concert et sound system.
On réalise là la différence entre la culture des sounds systems, et pour ce qui te concerne le dub, et la tradition des concerts, qui vient du rock avec son côté « spectacle » ?
Ce sont deux approches complètement différentes !
Et au point de vue des sensations, je présume que cela doit être meilleur de jouer face au son qu’avec des retours ?
Franchement, il y a un truc de sûr c’est que face à un mur de son les basses sont mortelles. Après, le problème est que s’il y a beaucoup de monde cela peut aussi couper le son . Je me suis déjà retrouvé avec des expériences un peu bizarres. Le top, c’est donc un mur de son et des retours, mais c’est très rare.
Tu as donc eu l’occasion de jouer sur le system de Dub Addict ?
Oui puisque on a tourné ensemble et que l’on jouait sur leur system. C’est un bon system. On a fait pas mal de dates dessus et c’était très bien !
A quoi ressemblera ton prochain album ?
Il sera un peu comme les précédents, il n’y aura pas de grandes différences. Ce sera le même style, toujours stepper. Peut-être un peu plus mature dans la composition, les arrangements, et dans le son. Après, je dirai que ça reste du Kanka : la musique évolue mais pas le style. Je ne cherche pas à faire autre chose.
Ce sera résolument stepper ?
Voilà exactement, même s’il y aura une évolution musicale le style ne changera pas. Par rapport aux groupes français, certains prennent des risques et n’hésitent pas à faire de gros virages, mais je ne le ferai jamais avec Kanka. Peut-être sous d’autres noms, mais pas dans Kanka.
As-tu cette volonté de développer d’autres projets ?
Oui je commence à m’intéresser à d’autres styles actuellement.. Notamment au dubstep, au hip hop et à la drum&bass. Je commence à composer d’autres choses sans me demander comment je dois les faire.

Tu le mèneras à terme ?
J’espère. C’est juste une question de temps car Kanka m’en prend énormément.
Peux-tu nous expliquer comment s’est passée la production du 10inch avec Vibronics sur Lush Records ?
C’est tout simplement Ralph de Lush qui m’a directement contacté. Il me proposait une face avec Vibronics, c’était donc très bien.
En fait tu as fait 2 vinyles à ce jour ?
Voilà, je suis actuellement sur un troisième pour lequel la face B est prête, et je travaille maintenant sur la face A.
Quel sera le format ?
A voir…
Comment ton cut en featuring avec Pilgrim a-t-il été accueilli ?
Plutôt bien je pense. En fait je ne me soucie pas vraiment du feedback car pour la production c’est mon label qui gère tout çà. Je m’intéresse plus au futur en travaillant toujours sur de nouvelles prods.
As-tu des affinités avec les dubbers du sud-ouest, comme Fred de Webcam HiFi ou Tooney de I-Plant ?
J’avoue que l’on se connaît très peu. J’ai fait une date avec eux il y a très longtemps à Cahors et j’en ai un très bon souvenir de leur personnalité. Ce sont des mecs bien cool mais après je ne les connais pas beaucoup.
Connais-tu les acharnés des guitares proches de ta région, et du dub, comme Guns of Brixton ?
Non, on ne se connaît pas, on a fait une grosse date ensemble au Summum à Grenoble, avec High Tone et le Peuple de l’Herbe. En fait ils habitent à Caen, c’est à 100 km de Rouen, donc pas très près.
Quelles sont tes artistes préférés de la mouvance anglaise ?
Franchement, ce qui m’inspire vraiment, que ce soit en tant que compositeur ou en tant qu’auditeur, c’est Iration parce que pour moi il est super novateur. Après je comprends que ça ne puisse pas plaire à tout le monde parce que c‘est particulier. Ce que j’aime ce sont ses prises de risques : il est super créatif ! Je ne dis pas que pour moi les autres ne le sont pas, mais je préfère ses arrangements, ses basses, les sons qu’il utilise et tous ses effets. Après j’ai beaucoup de respect pour tous les autres mais j’avouerai que ça me parle un peu moins. En gros c’est ma référence, avec aussi Lee Perry à la bonne période Black Ark même si ce n’est pas du stepper. Pour moi, Iration c’est » le » Lee Perry des temps modernes !
Qu’écoutes-tu précisément de sa discographie ?
Surtout le deuxième album et quelques cuts que j’ai récupérés à droite et à gauche

Possèdes-tu des vinyles et pourrais-tu faire des selectas de sound System ?
Non, mais je me pose des questions, puisqu’il y aurait moyen de le faire mais pas dans l’immédiat.
As-tu eu l’occasion de jouer à Lyon, et comment cela s’est-il passé ?
Oui, on a notamment fait le festival de Jarring avec Iration et on a fait aussi le festival Repercusound, où on était le seul groupe dub dans une soirée Drumn’bass.
Et avec le public ?
Ça s’est bien passé, toujours une bonne ambiance et une bonne énergie de la part des gens. Donc ça fait plaisir, c’est encourageant.
Interview réalisée en 2007 à Clermont-Ferrand






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