Jadis disciple de la tendance ethno-dub, Ez3kiel prophétiserait-il aujourd’hui une totale fusion des genres ? Voilà en effet plus de 10 ans que ce trio tourangeau expérimente divers courants musicaux. Faits de grooves impeccables et de mélodies programmées, la musique d’Ez3kiel assoit sa solide expérience sur la pratique originelle d’une fusion plus hardcore, en rien électro. L’assise rythmique, ancrée dans des lignes de basses dubées et dans de savantes parties de batterie, prédomine. La programmation confère ainsi toute l’âme aux 3 albums produits jusqu’à maintenant alors que d’incessantes tournées finirent de fidéliser le public. Ez3kiel occupe ainsi une place particulière au sein de la scène française, où il évolue dans les structures dub, même si sa démarche esthétique explore des horizons bien plus larges. Une nouvelle génération de groupes, amenée par Fumuj ou Idem semble aujourd’hui suivre le chemin tracé par Matthieu (batterie), Joan (machines) et Yann (basse et conception graphique). Ce dernier nous a accordé l’entretien qui suit, à l’occasion de leur dernier passage à Clermont avec D.A.A.U.
Par rapport à votre première démo, Equalize It, quels aspects de votre période fusion subsistent aujourd’hui dans votre musique ?
Sur l’album, c’est l’aspect des morceaux les plus agressifs, les plus punks. On essaie toujours qu’il y ait sur l’album au moins un passage un petit peu énervé. Mais sur scène, à mon avis dans l’habitude et la manière de jouer, on doit retrouver tout ça, l’aspect rock et l’aspect fusion de nos origines. Et puis des groupes qui nous ont fait commencer à aimer la musique étaient les Bad Brains et Fishbone. On a commencé à aimer et à fréquenter les concerts grâce à ces groupes-là et c’est clair que quand on fait de la scène, même si l’on joue des morceaux de plus en plus calmes, on a tendance à « rockifier » les morceaux de l’album, à les rendre plus énergiques.
Cela semble vraiment sensible sur la batterie ?
En studio, le travail basse-batterie est vraiment un traitement-machine alors que sur scène, il y a un côté plus live, plus rock.

Avec le recul, comment juges-tu cette première production électro-ethnique ?
En fait on est un groupe qui vient du milieu rock. Il y a une époque où il ne fallait pas nous parler de machines. On faisait partie des groupes qui considéraient le sampleur comme une sorte de play-back. On a mis assez longtemps avant de se convertir aux machines et de tomber dedans. Equalize It correspond à cette période-là. On venait de la scène rock, on s’est mis aux machines lorsque le chanteur et un guitariste sont partis. On s’est retrouvé à faire une musique instrumentale et il a donc fallu trouver un style, trouver comment utiliser les machines. C’était un premier essai en essayant de tâtonner un peu tous les styles et d’exploiter les machines. A l’époque on ne maîtrisait pas réellement, on ne savait pas trop ce que l’on voulait faire donc on est parti un peu dans toutes les directions. On va dire qu’Equalize It était un premier cri. Mais on voit plus ça comme une maquette que comme un maxi. Elle a maintenant plus de 5 ans, elle est assez naïve… Quand on réécoute le travail aux machines, la couleur des morceaux, c’est plein de défauts. On ne refera jamais de morceaux comme ça…
Il était pourtant très mature et bénéficiait d’une excellente production…
On a toujours eu la chance jusqu’à présent de travailler avec Fred Norguet sur tous les albums, et donc pour ce qui est de la production du son il en est responsable.
Les featurings présents sur cette démo étaient-ils l’oeuvre de précédentes rencontres ?
Oui. En fait quand on s’est retrouvé à trois, l’idée de collaboration était présente dès le début. On a voulu inviter les gens dont on aimait le travail, notamment les chanteuses de LoJo Triban, K’shoo de Dirty District à l’époque. Ce morceau est d’ailleurs particulier, il est old-school… C’était pour nous une chance de rencontrer des groupes, comme Dirty District. C’est un groupe français qui nous a énormément influencés à l’époque. Après, il y a eu Ethnicians, qui avaient les deux batteurs de Dirty District. Dirty District, on allait les voir partout en concert et faire un morceau avec le chanteur était pour nous le summum…
As-tu connu les musiciens de Shout ?
Oui, oui ! On les fréquente encore. C’est également un groupe qui nous a marqué et qui nous a énormément influencés. Matthieu, notre batteur a même joué avec eux à un certain moment. A l’époque précédant leur formation définitive, Matthieu a joué avec leur guitariste. Shout était une formation de Saumur, et quand on les voyait à Tours, on était les petits frères !

Cette période semble révolue. Vu d’ici, avec un groupe comme Idem, on a l’impression qu’il reste une scène conséquente à Tours ?
Surtout à Saumur et Angers. Il y a carrément des groupes, comme LoJo ou Zenzile qui sont de sacrées pointures… Après il existe aussi une structure comme le Chabada. A Tours c’est un peu sinistré. Il y a peu de structures et peu de viviers d’artistes. Chacun répète dans son coin. Chacun est plus ou moins isolé. On se rencontre par hasard tandis qu’à Angers, ils ont un lieu comme le Chabada où il y a des locaux de répétition et des studios d’enregistrement. Beaucoup d’artistes s’y rencontrent et forment des groupes avec d’autres groupes. Là, on s’y croise alors qu’à Tours, chacun répète dans son coin.
Quel groupe as-tu récemment apprécié ?
Abstrakt Keal Agram pour leur dernier album. Chaque fois qu’ils sortent un truc c’est vraiment bien.
Quels sont les artistes qui, d’une manière générale, inspirent Ez3kiel ?
Moi je fais du graphisme, donc c’est souvent le cinéma qui m’inspire, et surtout le cinéma japonais. C’est un cinéma poétique et très étrange. Très dérangeant aussi parce qu’au niveau des images et de la sensibilité, ce n’est pas du tout la même approche que nous. Sinon en musique c’est assez large. Nine Inch Nails, par exemple, dont on a acheté nos places à la première minute de mise en vente. C’est un groupe qui mélange très bien image et musique. Pour nous c’est parfait, même si on ne s’en sert pas comme modèle ou point de mire. A voir, et comme j’ai jamais vu. Pourtant, on a souvent revu le dvd. Sinon, Nostromo, aussi dans la période la plus grind, mais aussi dans leur période acoustique qui est magnifique. On l’écoute souvent, il est magnifique. Et puis un très très bon groupe : Daau. Un de nos groupes préférés, et on joue avec eux !
On vous a découvert en 99 à Clermont, et ce fut une claque irrémédiable pour pas mal d’entre nous…
Pour le festival du court métrage ? On avait fait deux fois le concert ! A l’époque, on n’avait pas assez de morceaux. Ce qui est incroyable, c’est que l’on a joué cette première fois au festival du court-métrage : c’était la folie, c’était incroyable ! Et à chaque fois que l’on est revenu, ça a toujours été complet…Ici, je ne sais pas ce qui s’est passé mais depuis le début, on a 10 fois plus de succès que dans notre région. Clermont nous a toujours surpris, parce que ça a démarré vraiment plus tôt que dans les autres villes.

Quel souvenir gardes-tu de la nuit du dub à laquelle vous avez participé il y a 2 ans ?
On a joué avec un groupe d’ici (Magwaman Riddim Section). Sinon, on joue encore un morceau qu’on avait fait avec Armel et Tronx.
Quels ont été les événements marquants préalables à l’Ez3kiel que l’on connaît ?
Premier coup de pouce qui nous a vraiment aidé à sortir de l’autoproduction, ça a été le Fair et le Printemps de Bourges. On a gagné les deux et on a eu une assistance financière qui nous a permis d’acheter des vidéoprojecteurs. L’arrivée des images dans Ez3kiel a quand même été un tournant. Depuis, on travaille énormément avec. Et là, le tournant, c’est la rencontre avec Daau et des musiciens avertis, acoustiques, qui nous éloignent un peu plus du travail avec les machines et nous font revenir au travail avec les instruments. A mon avis, nos prochaines productions seront plus jouées que programmées.
Allez-vous continuer à collaborer avec Daau ?
Chaque groupe a son histoire et sa propre évolution. On s’entend tellement bien qu’à mon avis on va se retrouver régulièrement. Peut-être pas tous les ans, c’est un peu trop tôt pour en parler. On ne sait jamais ce qui peut arriver mais je pense que les deux groupes aimeraient bien par la suite recollaborer d’une façon ou d’une autre.
Comment se sont passées les adaptations pour les titres que vous jouez en commun ?
A l’origine on a proposé un plateau, ils devaient jouer leurs morceaux et nous, nous devions jouer deux morceaux avec eux. En fait on s’est très bien entendu et du coup on a tout mélangé. On les accompagne basse-batterie machine. On joue aussi sur les morceaux de Daau qu’à l’origine on ne devait pas jouer. On tourne à 12 morceaux en commun alors qu’à l’origine il ne devait y en avoir que deux.
Votre dernier album se prête complètement à ce split !
Ce n’est pas pour rien que l’on a demandé à Daau de nous accompagner en live. C’est un groupe acoustique, une section classique. Nous c’est tout le contraire : on est très rythmique. Il n’y a pas de soliste dans Ez3kiel. Eux sont 4 solistes. Ca fait vivre, ça donne du relief, et ça n’a rien à voir avec des samples qui tournent en boucles…
Comment écrivez-vous votre musique ? D’où proviennent vos mélodies, comme sur Via Continum, par exemple ?
On compose les morceaux tous les trois. Via, c’est Johann qui l’a fait entièrement. Il a fait la mélodie, la basse et la batterie. Chacun travaille ces morceaux. Au départ, quand on apprenait, on travaillait à trois. Les morceaux sont de plus en plus aboutis en fait. On se les repasse, mais parfois il n’y a rien à ajouter. Et comme on travaille tous aux machines, on fait tout en fait. On ne va pas attendre que le batteur fasse la batterie pour finir le morceau. En général, on fait tout d’un coup : le morceau est plus cohérent de cette façon.
Chacun amène donc sa pierre à l’édifice de la programmation…
Voilà. Chacun possède son matériel. Je n’ai pas de home-studio. Je possède simplement un ordinateur, avec deux enceintes, avec lequel je fais les images. Après, on ne fait pas un album, on va en studio… on est incapable pour le moment de produire un album tout seul. On n’a ni les compétences ni le matériel.
Comment gères-tu tes effets en studio ?
En studio, il y a Fred Norguet, qui est alors le « quatrième membre » d’Ez3kiel. Il ajoute sa patte. Quand on compare la couleur des morceaux avant et après le studio, on voit qu’il tire tout vers le haut. On lui fait entièrement confiance. C’est un excellent producteur. Il est trés reconnu dans le milieu hardcore&grosse guitare, mais c’est quelqu’un qui fait de la musique électronique, et vachement bien. On se connaît depuis maintenant 10 ans… En live, on en mettait au début. Mais comme c’est très très dur d’une scène à l’autre, maintenant, on lui laisse le même son. Dimitri, à mon avis, gère le son en fonction des morceaux. Moi, je n’y touche pas pour simplifier les choses.

Comment juges-tu l’évolution d’Ez3kiel par rapport à celle de Jarring Effects ? Sont-elles indissociables ?
L’histoire n’est pas indissociable du tout. Jarring est l’unique label qui se soit intéressé à nous. Il n’y a jamais eu aucun autre label. On a grandi en même temps qu’eux et on s’est vraiment soutenu l’un-l ‘autre. Avec le recul, on peut dire qu’on a autant amené à Jarring que eux nous ont amené quelque chose. Ce qui est clair, c’est que sans Jarring, je ne sais pas où l’on serait actuellement.
Pourtant, avec votre potentiel artistique…
Oui, mais ce n’est pas parce que l’on a un potentiel artistique que l’on peut financer la production d’un album, le faire presser, le faire fabriquer à 5000 exemplaires et le distribuer sur la France entière. Après, si Ez3kiel est connu, c’est surtout grâce aux concerts. La vente d’album a suivi ensuite, mais comme on trouve des concerts en faisant des albums…
Comment votre musique est-elle perçue en Angleterre ?
Aucune idée. On joue très peu à l’étranger et on a jamais joué en Angleterre, où les conditions, pour les musiciens français sont assez… En fait, on a pas plus envie que ça. Tant mieux si on peut jouer là-bas, mais pas à nos dépens. Je ne sais pas si notre musique plairait aux anglais. J’en ai aucune idée.
Pourtant, dans l’esthétique, elle n’est pas si éloignée que ça de certaines productions ?
Je ne sais pas. En tout cas, l’Angleterre ou les Etats-Unis ne sont pas un but en soi. On n’y est jamais allé jouer mais il y a d’autres pays comme l’Allemagne, la Belgique, la Suisse où l’on va régulièrement et où ça se passe assez bien. On connaît des groupes qui ont tourné en Angleterre et ce n’est vraiment pas une priorité pour nous d’aller y jouer. En plus, comme nos albums n’y sont pas distribués, je ne sais même pas si quelqu’un y connaît Ez3kiel.
Vers où se dirige Ez3kiel à présent ?
Là, on va vers des berceuses. On prépare un album CD-Rom, un peu comme le dvd live qui est sorti : un cd live plus un dvd. On restera dans l’esprit du site, mais beaucoup plus poussé étant donné que là ça va être sur un support CD-Rom. On va pouvoir se lâcher un peu plus. Il va être très dur à sortir étant donné qu’aucune maison de disques ne prendrait le risque de sortir un tel produit. Comme ça fait longtemps qu’on en parle, on pense le faire tout seul. Etant donné que l’on fait ça sans argent, c’est un gros projet pour 3 personnes ! On espère que pour décembre la partie musicale sera entièrement finie et que la partie CD-Rom, comme je la fais seul, ça peut prendre très longtemps. Pour ma part, j’ai beaucoup plus envie de travailler avec des outils multimédias.
Interview réalisée en 2006 à Clermont- Ferrand, la Cooperative de Mai.









Laisser un commentaire