A l’échelle de Clermont et de ses musiciens reggae qui l’habitent, Jahno fut bien longtemps un projet énigmatique, quasiment une légende urbaine. Sa discrétion et sa sociabilité de type anachorète ne pouvaient pas inciter à l’exubérance d’un public pourtant avide de bonnes sensations musicales.Aujourd’hui cela est révolu, Jahno a gagné en réputation, et les dubbers de France et de Navarre ont le plaisir de le soutenir lors de ses apparitions dans le collectif Dub Master Clash. Et ce qui ne gâche rien, c’est que ce musicien à l’immense talent personnifie un certain idéal du roots. Soucieux de son corps, il semble s’être approprié les bienfaits de certaines livity, et ne galvaude pas son interprétation de l’âge d’or du reggae. Car c’est en faisant montre d’une totale déférence pour les pionniers jamaïcains que Jahno élabore sa musique. Et ca s’entend !

Jahno, peux-tu te présenter et nous décrire ta formation musicale ?

Je suis jahno, batteur de formation. Mon premier instrument était la trompette, j’ai commencé à l’âge de 5ans et j’en ai fait 5 ans à l’école. Après j’ai changé j’ai fait du sax. Mon frère avait une batterie et ça me plaisait bien depuis que je suis tout gamin. On prenait des baguettes et on tapait sur le fauteuil pour faire des rythmes je me rappelle. La batterie, c’est devenu naturel à l’âge de 14 ans. J’ai rencontré des potes au collège et on s’est mis à faire de la zique. Ensuite, j’ai rencontré Jean Phi de Generale Hydrophonick qui jouait de la guitare à l’époque, avec un autre collègue, Cyril Rougeaud, et Vincent un pote de Mallauzat qui jouait de la basse avec nous. On a monté un groupe, on avait 10000 noms ! Ce qui s’est passé c’est que Jean Phi en a eu ras le bol de jouer de la guitare et dès qu’il a découvert la musique électronique, il est parti dans Dubnium. Quand il a fait sa première teuf et qu’il est parti dans le délire, il a arrêté la guitare et il s’est mis aux machines. On a monté un truc avec des machines. C’est là où moi j’ai commencé à gratter l’univers des machines. S’il n’y avait pas eu Jean Phi…A un moment je pense que dans ma vie je lui dois beaucoup. Notre rencontre a fait que l’on s’est toujours inspirés mutuellement, parce que l’on s’est inspirés de la même musique à la base quand on jouait des instruments. Quand on est partis dans nos prods et qu’on s’est séparés, on s’est toujours très inspirés l’un de l’autre. On n’est pas forcément d’accord sur tout mais … Après Jean Phi est parti dans son délire et je me suis mis à jouer avec mon ami Cyril. On faisait des basse-batterie de fou, du 5 temps, du 7 temps, que des trucs hyper tripés, avec une touche de métal. Jamais trop violent, mais on aimait bien ce qui était rapide, ce qui était compliqué, ce qui faisait réfléchir. Et en même temps que j’étais dans ce trip-là, j’ai découvert le reggae, sur Radio Campus grâce à l’émission Kingston de JF et Paulo, un reggae bien cool. Je n’avais jamais écouté King Tubby, Lee Perry et compagnie, et on scotchait… C’était en 94-95, et si je faisais du métal, le reggae a commencé à rentrer dans ma vie et ça a pris le dessus. A un moment j’ai commencé à jouer du reggae à la batterie et je me suis dit que ça devait être facile. En fait c’était hyper dur et ça n’avait rien à voir avec tout ce que je faisais qui était hyper technique. Par contre, je me suis mis à ne jouer que du reggae à la batterie.

Tu étais à Cournon en 1998 pour le festival Rock au Max et la mythique soirée reggae qui a été le premier très gros concert de reggae en Auvergne ?

Oui, j’y étais. Il y avait les Skatalites, c’était énorme.

Quelle est ton histoire avec le groupe Magwaman ?

Quelqu’un m’en avait parlé, on s’est rencontrés à la Coopérative de Mai, au concert de Saint-Germain, un des meilleurs concerts que j’aie vus de ma vie. Il y avait des zicos de jazz américain qui l’accompagnaient et ça démontait ! Avec Magwaman, on s’est rencontrés ce soir-là, ils ont voulu me tester et on s’est donné rendez-vous pour une répète. Ca a matché, on a joué 3 morceaux et les mecs on dit ‘’ok, c’est bon, on te prend’’. On est partis comme ça. Au début on était très nombreux, il y avait deux guitaristes, un clavier, deux cuivres, un saxophone, une trompette. Ça a duré 3 ans comme ça je crois.

Parmi tes souvenirs personnels dans le dub clermontois, et au-delà de tes expériences personnelles, quel souvenir te revient-il ?

Mon premier souvenir de dub, c’est grâce à Radio Campus vraiment. Il y avait un artiste, dont je ne me rappelle plus le nom, qui passait dans un bar Rue du Port (à Clermont-Ferrand), qui, vers 94 mixait du live dub. Ça c’est mon premier souvenir dub, j’avais 14 ans. Grâce à Radio Campus, les boss qui ont fait découvrir beaucoup de reggae à Clermont- Ferrand c’est JF et Paulo. Ils avaient une sélecta énorme ! Ils avaient un style, c’était à l’arrache mais tu étais tellement habitué que ce soit à l’arrache que si c’était différent ce n’était plus la même émission. Voilà mes premiers souvenirs, ensuite ça a été 98 à Rock au Max avec Revolutionnary Dub Warrior. Je me rappelle qu’ils jouaient des toms avec des phasers. Tu avais la descente de tom, plus la descente de phaser… Le premier gros souvenir c’est High Tone. Quand on a écouté avec Jean Phi, on s’est dit que c’était ça qu’il fallait faire. Une soirée au Poco Loco où on suffoquait tellement il y avait de monde, c’était vers 99. Une des soirées les plus blindées de ma vie où j’ai cru que j’allais mourir, comme dans les Dub Master Clash si je me mets devant le système et que ça envoie des subs à mort.

D’ailleurs pouvons-nous évoquer ce projet : Dub Master Clash ?

Oui, c’est grâce à la rencontre avec les Dub Shepperds. J’avais lu un petit article dans La Montagne sur leur système de 30 kg, c’était la première fois que j’entendais parler des Dub Shepperds. Après je les ai vus quand ils ont fait un set live pour un after du festival du Court Métrage, dans des tentes, place des Salins.

Pourrions-nous savoir ce qu’il est advenu du 12’’ que tu as sorti en white label ?

Tu veux vraiment savoir ? Je ne peux pas te dire ce qu’elle est devenue. Elle n’est jamais sortie. Toi tu l’as en dédicacée. Il n’y a que des gens proches de moi qui aiment ma musique qui l’ont. Tous les gens qui l’ont voulu…

Mais tu en as fait quoi de ces vinyles ?

Il y en a une partie qui sont chez moi. En fait, le mec qui m’a fait le mastering m’a niqué le son. Je suis dur avec moi mais moi je me suis toujours débrouillé tout seul, je n’ai jamais rien demandé à personne. Je n’ai jamais demandé de tunes à personne et cette release je l’ai faite avec mes sous. J’ai bossé et j’ai fait mon truc. En fait, j’ai pris mon magnéto a bandes, je suis monté dans un studio à Paris et j’ai fait les masterings avec le mec. On était dans un super gros studio de mastering, avec un mec qui fait surtout des masters electros. J’aimais bien le matos qu’il avait, et j’avais envie d’aller chez lui. Je m’étais bien renseigné. Maintenant je sais que quand je ferai un master, je n’irai pas chez ce mec là j’irai chez dK…

Mais pourquoi l’as-tu pressé si tu n’étais pas satisfait du mastering ?

Je n’ai pas écouté le testpress, je n’ai pas fait attention, je voulais que ça aille vite. C’était une époque où je voulais que ça avance. Du coup maintenant, et quand je bosse avec les Dub Shepperds, je dis : ‘’Prenons notre temps, perdons 2 mois s’il faut perdre 2 mois. Ne sortons pas un truc parce qu’on est excités. Posons-nous, soyons vraiment sûrs qu’il est bon. On le réécoutera dans 5ans et on se dira qu’on a fait du bon travail. Moi, c’est ça que je veux. Quand je réécoute le truc et que je sais ce que je suis capable de donner, et que je vois qu’il ya quelque chose qui ne rend pas ma musique sur le truc’’… En fait pour te donner la vraie raison, je travaillais avec un label en Angleterre, Tantee Records. Je suis assez proche du mec, qui aimait beaucoup mes productions. Il m’a dit direct que le son n’allait pas, que je ne serais pas compétitif sur le marché. Ça m’a refroidit et en fait je dois avoir encore 150 vinyles de ce pressage.

Tu sais, franchement il partirait. Le mieux est l’ennemi du bien… Envisages-tu en revanche de refaire un album ?

Grave ! Le fait d’avoir rencontré des gens qui sont dans le même délire que moi, qui sont Alexi et Joseph, ça me remotive et ça redonne un sens à ce que je fais. Avant, je faisais des trucs parce que j’adore faire de la musique, mais je le faisais dans le vide, c’est-à-dire que je faisais des riddims et jamais je ne pensais ce que j’allais faire de cette matière. Du coup, le fait d’être avec Joseph et Alexi, et qu’ils soient à donf… Ils sont vraiment hyper talentueux, ils font du super bon son. Si je fais du son avec eux c’est parce que quand j’ai écouté ce qu’ils faisaient ça m’a mis une bonne taloche. Plusieurs fois j’ai écouté, je me disais qu’il y avait des choses perfectibles mais je me disais que ces mecs-là ont du talent, et que j’avais envie de faire de la musique avec eux. Ca a été une grosse rencontre avec eux. On a cutté des drums d’abord au studio. Moi j’apportais des micros, du matos pour compléter leur set qui est déjà génial. Ils ont une super bonne pièce, un super studio. Du coup on fait vraiment de la zique du début jusqu’à la fin. On se pose il n’y a rien, personne n’a pensé à rien. Et Joseph arrive avec plein d’idées. On pose une structure et on cut. Ca fait plusieurs sessions qu’on se fait et elles sont toujours ultra-riches. Ca fuse, ils connaissent plein de zicos. Je sens que je baigne dans un terreau riche dans lequel je peux grandir, m’épanouir. Du coup, c’est cool !

Tu es féru de reggae-roots : quels sont tes modèles de cette période du reggae ?

J’ai un problème parce que je connais plein d’artistes mais j’oublie leur nom. King Tubby, Clancy Eccles, Niney the observer, Lee Perry et Bunny Lee, forcément parce que c’est un mec qui a sorti tellement de choses et qui a été un papa du reggae que tu es obligé d’aimer ses productions. Bunny Lee est inévitable, il est dans le lot mais il un son assez particulier je n’aime pas tout, et tous ces gens qui ont gravités autour de lui. Jack Ruby aussi qui est mortel. Rockers, c’est ma bible ! Après j’aime beaucoup les Wailers, j’aime beaucoup Carlton Barrett et son jeu mais je pense que c’est d’une telle perfection, d’une telle sensibilité que ce n’est pas ce qui m’a intéressé moi. Personnellement ce qui m’a mis une grosse claque ça a été Sly et les Aggrovators. La période roots, vers 72…

Que cherches-tu à atteindre de la musicalité de cette période dans ta propre musique ?

Ce que je cherche à atteindre, c’est le côté organique de la musique. Ce qui m’intéresse vraiment, c’est quelque chose qui soit à la fois précis, racé, mais qui reste organique et qui reste vivant. Je trouve qu’il y a une magie dans cette musique-là, il y a un peu un côté jazz, un mélange de plein de musiques que j’aime et que j’ai écoutés quand j’étais gamin quand j’écoutais les vinyles de mes parents, qui me rappellent la black music, la musique africaine. Partout il y a une espèce de mélange organique et à la fois ces mecs-là sont allés chercher une précision dans la production que l’on ne retrouve pas partout. Ils se sont inspirés de plein de trucs : il y a une technicité, une précision qui m’a plu. Mon père est médecin, il voulait être chirurgien et je l’ai toujours vu être très précis, ce qui m’a toujours impressionné. Dans le reggae, franchement quand j’ai écouté des morceaux de King Tubby, j’avais l’impression de voir quelque chose de chirurgical dans la musique. Je ne comprenais pas ce qu’il se passait quand il utilisait un hi-pass filter, je me posais beaucoup de questions. Cette musique était tellement disséquée, il arrivait à tellement faire sortir certaines parties de la musique ! Ce que j’aime dans la musique, c’est quand je me pose et que ça me fait vivre mon cœur et ma tête et que ça m’envoûte. Ce que je kiffe c’est juste écouter ma zique et que je parte et si ça fait partir les gens je suis encore plus content !

Tu ressens plus de choses à écouter ta propre musique ou plutôt à écouter des cuts ultimes ?

Non, mais mon but est de faire des cuts ultimes.

Tu y es déjà parvenu ?

Je pense avoir déjà fait des bons cuts. Je pense avoir fait des dubs et avoir été inspiré à cet instant. Pour moi le dub est un instant magique en fait. A chaque fois c’est l’instant de grâce, t’es bon ou t’es pas bon…

In fine, si tu ne cherches pas à copier le roots des années 70, tu veux donc créer une musique originale ?

Non, écoute mon son, c’est inspiré du roots mais ce n’est pas comme du roots. Je me suis toujours démarqué. D’ailleurs je pourrais utiliser encore plus de matos analogique parce que j’adore ça mais volontairement je bosse avec beaucoup de numérique pour me démarquer. Les mecs ont fait avec la technologie qu’ils avaient. Si ils avaient eu du numérique à l’époque, ils s’en seraient servi et on trouverait ça génial. Je veux donc m’inspirer de ce qu’ils ont fait avant parcequ’ils ont fait de la bonne musique, et m’inspirer de leur technique mais je ne cherche pas à les copier. Genre la reverb dans les hi-pass filter, je kiffe. Eux l’on créée avant, moi je recopie, certes. J’utilise ce qu’ils utilisaient et je suis allé jusqu’au bout du truc. J’ai cherché une bonne reverb a ressort, je me suis pris la tête pendant des années sur le hi-passfilter, savoir comment ça marchait. J’ai fait beaucoup de recherches là-dessus, j’ai cherché des composants, j’ai fait du reverse engineering, j’y ai passé du temps, des heures et des heures !

Mais tu ne t’interdis pas de reprendre des riddims ?

Non, je kiffe, beaucoup est déjà fait, et de tellement bonne qualité. De toute manière la musique est une création de ce qui a déjà été fait. Tu dis que tu es original mais tu ne l’es pas. Un mec qui a 70 ans l’a peut-être déjà fait autrement, mais il ya déjà pensé. Notre musique occidentale est basée sur un mode que tu peux définir, on est tellement limités qu’on repasse forcément par ce que quelqu’un a déjà fait. Les seules personnes qui peuvent inventer de nouvelles choses sont les Africains, les Orientaux et les Hindoux parce qu’ils ont une musique tellement large qu’elle leur offre énormément de possibilités. Ce n’est pas infini, parce rien ne l’est.

Ton point de vue est interssant car tu imagines l’évolution dans la tradition, là où on pourrait aussi la concevoir dans la technologie ?

Je pense que si tu veux être novateur, il faut vraiment retourner vers l’Afrique et l’Asie. Nous, petits Occidentaux très cartésiens, nous avons développé tout un système qui fonctionne très trè sbien dans un monde clos. Ce que nous offrent les autres cultures, c’est quelque chose de beaucoup plus chaotique. Leur musique est inspirée de tout ça. Moi je suis quelqu’un d’assez carré du coup, comme mon père est médecin. Mais ce que je kiffe dans la vie c’est du côté de ma mère, c’est que ce soit nawak ! Il y a des moments… Ok : il y a un feu rouge ? Je m’en fous ! Je n’ai pas envie d’attendre, il y a personne, pas de voitures ? Et bien je passe !

Pour retomber dans la rationalité et clore cet entretien, peux-tu nous parler de tes projets à venir ?

J’ai un autre projet qui tourne, en plus de celui avec les Dub Shepperds, c’est Soul Sugar avec l’organiste Guillaume Metenier qui est un organiste hyper talentueux qui travaille avec l’organiste de Blue Note. Je fais de la batterie, c’est un projet soul reggae funk, je représente le côté reggae-dub. Il ya deux autres batteurs, dont le batteur de M, Cyril Atef. Il y a plusieurs zicos qui jouent sur ce projet. On crée des riddims ensemble, il crée des riddims ailleurs, on les ramène souvent chez moi, on peaufine la production et on réarrange quelques trucs. Je fais la plupart de ses mixes. Il y a beaucoup de choses qui sortent de Soul Sugar. Il y a plusieurs 45tours et un album qui sont sortis. Ca marche super bien au Japon, et on a même gagné les concours de remixes pour Pablo Moses !

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