En Russie sûrement plus qu’ailleurs, les arcanes du pouvoir intriguent. Prospectives et conjectures abondent sur l’état et le devenir de cette nation à l’imprévisible évolution. Auréolée en 2022 du prix de l‘académie française, cette première fiction signée par  Giuliano da Empoli apporte son appréciation sur l’histoire russe contemporaine ainsi que sur son dirigeant suprême. Le Mage du Kremlin, ‘’le Raspoutine de Poutine’’, un roman guère épais, certes, mais dense et intense.

     Inspiré de faits et de personnages réels, ce roman met en scène Vadim Baranov, alias le Mage, un personnage calqué sur Vladislav Sourkov. Ce dernier a occupé des fonctions centrales dans l’appareil d’Etat russe depuis le début des années 2000 en étant un membre influent de l’entourage de Poutine. Ce roman débute par sa rencontre à Moscou avec un journaliste qui enquête sur Evgueni Zamiatine, un écrivain prophétique des années 1920. Au fil de leurs échanges, Vadim Baranov expose son existence, évoquant sa vie personnelle et publique, avec ses drames et ses accomplissements. De cette trame plutôt banale, l’auteur déroule magistralement la vision de l’histoire russe post-soviétique incarnée par le Mage, mais décrit surtout le cours des agissements de son chef absolu.

    Biographie romancée de Vadim Baranov, son personnage central, Le Mage du Kremlin éclaire les périodes cruciales de l’histoire post soviétique. Fils d’un dignitaire de l’ancien régime, Baranov traverse les années 80 dans les milieux théâtraux avant d’intégrer une chaîne de télévision. Au cours de la décennie suivante, sa maîtrise des codes audiovisuels sera mise à profit par Boris Berezovsky. Dans l’ombre du pouvoir, ce nouveau riche, qui a fait sa fortune dans un pays en proie au chaos, anticipe la succession de Boris Eltsine. Il œuvre ainsi pour l’intérêt de l’oligarchie dominante en souhaitant instrumentaliser un jeune fonctionnaire sans envergure des services secrets, Vladimir Poutine. La suite appartient à l’Histoire, puisque celui-ci s’affranchit résolument de ceux qui l’ont placé au Kremlin. Il prend peu à peu les rênes intégrales du pouvoir, tout en érigeant l’expansionnisme et l’esprit de la Grande Russie en doctrine fondatrice de son pouvoir. Il applique par là même les aspirations russes populaires : retrouver un sentiment d’unité et exercer une influence sur la marche du monde.

     Cette rencontre dans l’immeuble des services secrets entre le Mage, Poutine et Berezovsky constitue un passage essentiel du récit. D’autres événements historiques apportent un intérêt significatif à l’histoire, comme l’humiliation nationale ressentie par tout le peuple russe lors du fou rire de Bill Clinton face à Boris Eltsine visiblement ivre. De ce moment pris à la dérision par l’Occident provient une thèse du livre : le peuple russe se fédère autour du désir de revanche et de la volonté de restaurer un honneur considéré comme bafoué à la chute de l’empire russe en 1989.     

Confronté à l’inattendu, à l’inouï et au chaos, Le mage du Kremlin immerge le lecteur dans une fiction confondante de réalisme. La transmission par l’auteur des rouages de l’exercice du pouvoir évoque bel et bien l’œuvre de Vargas Llosa. Eminent conseiller politique Italo Suisse, Giuliano da Empoli favorise la compréhension des aspirations et des ressorts de la société russe dans son histoire et son évolution. Il suggère par ailleurs l’avènement d’un autoritarisme intégral grâce à la robotisation de la surveillance généralisée dans une sorte de règne des algorithmes. L’auteur prolonge une perspective pessimiste pour un pays qui semble selon lui se complaire depuis 11 siècles dans un système régit par l’autocratie et le pouvoir absolu

» L’avidité, la frustration, le besoin de revanche, le fanatisme, le désir de dominer son prochain. Je  ne  changerai pas le monde, mais j’empêcherais que d’autres à ma place le rendent pire.

Les choses ne s’étaient pas tout à fait passées comme ça’’

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