1945. Konrad et Andreas Werner, deux orphelins berlinois, se retrouvent projetés sur les routes de l’exode dans les dernières heures de l’offensive russe sur l’Allemagne. Réfugiés à Leipzig, ces frères victimes de la Shoah deviennent malgré eux citoyens est-allemands. Les années s’écoulent, et la police secrète, la redoutable Stasi, les enrôle avant de les envoyer tour à tour en mission. Konrad, l’aîné qui ne cesse de protéger Werner, est séparé douze ans de son frère. Malgré l’interdiction qui leur est faite par leur officier traitant, ils renouent en 1974 à l’occasion de la coupe du monde de football qui se tient en RFA. Car, si Konrad, infiltré en Allemagne de l’ouest, est devenu l’intendant de la sélection nationale, Werner fait lui partie de l’encadrement médical de l’équipe est-allemande. Le hasard de la compétition décide alors de l’opposition de ces deux nations. Cette rencontre fratricide représentant la confrontation entre deux blocs et deux idéologies, les certitudes et les convictions des deux frères en resteront à jamais bouleversées.
Ce roman graphique se veut le témoignage du déchirement allemand vécu lors de la guerre froide. Dans une ambiance où se ressent la pression de la dictature, opposée à l’insouciance du monde libre, il met habilement en scène une rencontre de foot historique à la portée symbolique. Deux couleurs différencient dans ces pages l’unité de lieu et les deux factions en présence de part et d’autre du rideau de fer. Alors que l’histoire se recentre sur le match épique qui en est l’évènement principal, le scénario n’occulte pas le contexte préalable, l’histoire de l’Allemagne d’après guerre. En cela, cette bande dessinée amène un point de vue original sur le cadre de vie, et la pression doctrinaire qui pesait sur la population de RDA. On appréhende aussi les subtilités du devoir de mémoire entretenu à l’est et toute l’ambiguïté de la posture relative aux persécutions et aux exactions du régime nazi. Les passionnés de l’histoire du sport savourent le cœur de cet ouvrage puisqu’il explore la petite histoire, nichée dans la grande, de celle de la 10ème coupe du monde de football.
Ces pages associent le lecteur à l’esprit du football des années 70, largement idéalisé par les prouesses brésiliennes et hollandaises. Ici, on côtoie de près la Mannschaft et la personnalité rigoureuse de Franz Beckenbauer opposée à l’anticonformisme de l’attaquant Paulo Breitner. Ces personnalités charismatiques incarnent deux conceptions de l’esprit du foot. Ils s’opposent au sein de l’équipe dans des luttes d’influence qui ne l’ont cependant pas empêchée d’être sacrée victorieuse sur son sol au terme de la compétition.
Cette fiction historique articule des événements où les héros sont dépassés par les intérêts d’Etat, précipités au cours de l’opposition farouche entre les deux parties de l’Allemagne morcelée. La patrie des frères Werner propose une lecture originale des 30 années d’après guerre et un questionnement sur l’identité allemande. Foot et géopolitique fusionnent dans ce scénario proposé par Philippe Collin et l’historien Fabien Archambault qui établit une imposante annexe à la fin de l’album.






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