Double lauréat en 2017 et 2020 du prix Pulitzer de la fiction, le romancier américain Colson Whitehead trouve dans le New York d’après guerre l’inspiration de son dernier page turner. Il y expose sa vision sur cette époque, un parti pris équivoque sur la cité qui ne dort jamais et où le vice impose sa loi. Harlem Shuffle impulse un beat sans contretemps, un swing empathique pour un héros à double personnalité. C’est en posant sur celui-ci un regard compatissant et en s’affranchissant de tout manichéisme que l’on discerne la nature de sa condition de citoyen noir américain.

     1948. Carney, fils d’un voyou chevronné des bas-fonds de New York mène la vie débonnaire d’un marchand de meubles et d’électroménager. Son existence défile en une routine apparente, son quotidien alternant entre l’appartement familial et son magasin de la 125ème rue. Carney ne se départit jamais des siens quand bien même son cousin Freddie l’embarque à son insu dans le cambriolage d’un palace. Le recel du butin de son coffre-fort précipite Carney vers une clandestinité qu’il choisit assumer. Dès lors, comment empêcher sa respectabilité de façade de se fissurer sous les pressions combinées de la complicité et de la suspicion ? Tiraillé entre ses origines et son ambition, ce commerçant en quête de notabilité va devoir ajuster ses pulsions délictueuses.

    Journaliste de formation, Colson Whitehead nous offre ici en plusieurs actes l’histoire schizophrénique d’un citoyen new-yorkais doublé d’un hommage plaisant à sa ville. Toute la subtilité d’appréciation de cet auteur se découvre dans l’animation de son héros, personnage ambivalent qui se débat pour s’offrir des perspectives dans une période trouble et violente. L’auteur propose ainsi une description sur deux décennies de l’explosion urbaine de New York et de l’effet de blast sociétal induit par la lutte pour les droits civiques.

      Même s’il s’adonne au recel d’objets de valeur, Carney démontre au fil des pages une personnalité attachante de citoyen respectueux des convenances et du bien-être de sa famille. On perçoit dans son comportement  la force des déterminismes sociaux qui le maintiennent dans un écosystème malfaiteur. Arnaques et rackets sont omniprésents dans cette histoire, la corruption organisée par la puissance publique permettant paradoxalement à la société de se maintenir dans une relative tranquillité. En pleine période discriminatoire, son quartier d’origine et sa clientèle font de Carney un observateur privilégié des rapports sociaux de son quartier. Lorsque l’auteur élargit le champ d’action de son roman, New York y apparaît dans ce roman comme une enclave émancipée de l’Amérique raciste encore sous le joug de lois Jim Crow.

     Documenté par un travail minutieux qui inscrit ce récit dans la réalité de son époque, Colson Whitehead accole à sa fiction une quantité édifiante de détails, en témoignent les descriptions des objets d’ameublement. Les retranscriptions des rapports de classes ainsi que les mœurs des années 60 s’en nourrissent en dépit d’un amoncellement d’histoires intriquées dans le récit. Ces digressions parfois invasives mais jamais superflues s’échafaudent notamment sur l’abondance de références musicales qui figent le récit dans l’époque impétueuse du bebop et du free jazz.

   Cette passionnante histoire intègre la réalité historique d’après guerre de la vie de la rue entre Brooklyn, Harlem et Broadway. Harlem Shuffle embrasse la diversité et la complexité de la société qui peuple Big Apple tout en s’exonérant de violences intempestives. L’imaginaire Blaxploitation convoquait jusqu’alors les romans d’Iceberg Slim, Chester Himes ou Gill Scott Heron. On devra désormais y associer Colson Whitehead.

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