Le polar ausculte la société en exposant la réalité. Il inspecte ainsi les contextes et déroule des temporalités. Au fil de la multitude de ses créations, distraire et transmettre s’assimile à une vocation. Devenu de fait un média informel, l’écriture de ses scénarios favorise l’immersion dans des situations singulières, dont l’actualité est souvent difficile d’accès. En prenant position sur une ligne de front récusée,  Donbass, roman récompensé du prix Albert Londres en 2019 se fond dans une guerre à l’intensité variable.

        Depuis la révolte de Maidan en 2014, l’est de l’Ukraine, frontière entre l’Europe et la Russie, constitue le théâtre du conflit entre séparatistes et loyalistes ukrainiens. Dans une atmosphère slave, mélancolique, fébrile et explosive, Benoit Vitkine met en scène durant l’hiver 2018 l’assassinat d’un enfant dans la ville frontalière d’Avdiïvka. Un flic local désabusé,  Henrik Kavadze, doit enquêter sur ce crime sordide. Sa mémoire traumatisée d’ancien combattant d’Afghanistan en sera encore plus bouleversée.

     Donbass, roman âcre noirci à la poussière de charbon donne à partager l’existence d’un million d’habitants oscillant entre archaïsmes et modernité sociale. Eparpillés à moins de 5 km de part et d’autre de la ligne de front du Donbass, ils subissent les affres d’une guerre de tranchée devenue routinière. Ce texte convoque ainsi les cauchemars de l’Ukraine, région meurtrie par les exactions depuis les années 20. Il étale la réalité actuelle de la guerre et l’histoire industrielle du Donbass, son déclassement économique depuis la fin de l’empire soviétique et le ressentiment de la population d’une région minière jadis prospère.

    Benoît Vitkin transmet bien le processus décisionnaire qui a incité ces hommes à s’engager pour ou contre le séparatisme. Au fil des investigations de l’enquêteur, le lecteur s’approche des circonstances  qui ont présidé l’engagement des belligérants. L’effet de loupe de ce polar de grande qualité détaille avec justesse la complexité de la situation en Ukraine. Il démontre ainsi qu’elle peut s’interpréter comme un dommage collatéral de l’actuel antagonisme est-ouest. On comprend le sort de l’Ukraine en s’extirpant des schémas de pensées répandus dans l’opinion, et son désintérêt avéré pour cette guerre civile.

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