Ondulant des pulsations malsaines de la haine et des battements abjects du racisme, Darktown exprime noir sur blanc la pesanteur de la ségrégation. Planté en 1948, ce polar historique fige une période charnière de l’Histoire américaine où la supériorité d’une frange dominante de la population allait devoir envisager de concéder des droits aux citoyens noirs.

L’élaboration du premier tome de la série de Thomas Mullen repose sur la découverte du cadavre d’une jeune fille de 20 ans. Simplement vêtue d’une robe jaune, celle-ci git assassinée sur un tas d’immondices de Darktown, le ghetto noir de la cité d’Atlanta. 1948 marque alors en Géorgie l’apogée de l’application des lois racistes et le quartier de Darktown constitue un ilot de sécurité à toute une frange de la société constamment menacée. Alors que la municipalité vient d’accréditer huit policiers noirs dans un élan progressiste inédit, deux d’entre eux, les agents Smith et Boggs, vont s’évertuer à résoudre le mystère de la mort de la jeune inconnue. Ce duo, vétéran de guerre pour l’un, et dont le père est mort lynché pour l’autre vont être rejoints dans leurs investigations clandestines par Rakestraw, un jeune policier idéaliste. Celui-ci désavoue par son attitude une majorité de policiers, dont son équipier, qui devient par là-même son ennemi juré. Face à leurs destins, la résolution de ce crime devient une affaire d’honneur pour les trois enquêteurs.

Totalement démunis dans leur matériel et leurs attributions, les membres noirs de la police d’Atlanta incarnent des modèles de réussite pour les habitants du quartier qu’ils arpentent. En racontant ainsi l’histoire des balbutiements de cette unité de police, Darktown évoque l’émancipation d’une population qui s’affranchit de la résignation. Totalement discriminés par leurs homologues blancs, les héros font preuve d’intégrité et d’engagement alors que certains policiers blancs sont pour certains ouvertement affiliés au Klan.

Thomas Mullen dépeint par ailleurs les rapports sociaux de la capitale du vieux sud des USA. Les usines employant une main d’œuvre bon marché pourvoient un tissu économique contaminé par l’industrie du crime. Complice et corrompue, une partie de la police favorise même la contrebande d’alcools et protège le jeu clandestin. Inscrite dans les lois discriminatoires et racistes, la bêtise institutionnalisée coopte des violences aveugles doublées de cruauté. Dans cette atmosphère électrique cohabitent deux sociétés distinctes, séparées par les préjugés et un code d’application de la ségrégation totalement assimilé par la population. Dans l’injustice permanente, le comportement de crainte et de soumission de la population noire est viscéralement ancré dans les mœurs et les habitudes.

Cette fiction arrimée à une réalité sordide provoque un malaise constant. L’infâme engendre ici un récit sous tension permanente, un roman parfait où les émotions s’échelonnent au fil d’une action incessante. La sidération de l’évocation de l’ignominie fait place peu à peu à la satisfaction de s’être confronté à un excellent ouvrage, sensible et violent.

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