Prise de passion pour la culture jamaïcaine, Hélène Lee a voulu s’imprégner de l’environnement qui a façonné ses héros reggaemen. De ses voyages sur place, cette journaliste anglaise reconnue dans le sélectif milieu du reggae structure dans son troisième ouvrage un récit instructif et attrayant pour raconter ce pays en général, et pour décrire en particulier Kingston, sa capitale politique et culturelle.
En s’attardant sur les contextes sociologiques et historiques, Hélène Lee s’applique à dépeindre une société miséreuse, bernée depuis 1944 par deux partis politiques majeurs : le Jamaïcan Labour Party (JLP) et le People’s National Party (PNP), qui reprennent respectivement les clivages droite-gauche. Hélène Lee a accompli un travail minutieux d’investigation. Elle a sillonné la Jamaïque profonde des communautés rastas, jusqu’à se rendre cérémonieusement dans l’une des masures campagnardes où le jeune Robert Nesta Marley a usé ses premiers fonds de culottes et poussé ses premières chansonnettes. Elle détaille et approfondit ses informations pour établir le constat d’un pays miné par l’ultra violence. Hélène Lee décrit de l’intérieur les mécanismes sociaux et économiques d’une nation ravagée par l’influence des gangs. Pourtant, la Jamaïque non alignée et socialiste des années 70 a adopté une politique sociale bénéfique pour les populations défavorisées, et ce au détriment des classes aisées. Celles-ci firent alors s’évader leurs capitaux vers l’étranger, notamment vers la Floride toute proche. En permettant selon elle à Cuba de contourner l’embargo qui le frappait, le gouvernement PNP de Michael Manley se mit dans le collimateur des USA, qui accablèrent l’économie de mesures de rétorsions.
A l’aide de judicieux flash-back, elle enchevêtre la biographie de Bob Marley à l’histoire du développement du ghetto Kingstonien de TrenchTown, ce qui constitue le thème principal de ce livre. Elle décrit l’inexorable fuite en avant dans la violence de la jeune population qu’elle met en parallèle à l’avènement artistique de Bob. Dans une théorie inédite, elle démêle même les liens liant les Wailers à Caïman Music, société américaine de production qui aurait des liens financiers avec la pègre. Elle date par ailleurs l’apogée du reggae à 1976, année que Lloyd Bradley (Bass Culture) situe en pleine stagnation créative du reggae-roots.

Avec sa sensibilité, Hélène Lee détaille et recoupe ses informations. Elle établit ainsi le constat d’un pays miné par l’ultra-violence, la guerre civile, décrivant les mécanismes sociaux et économiques d’une nation affligée. Jamais la terminologie officielle n’a mentionné l’état de guerre même si Kingston est pourtant parfois comparée dans certains textes à un théâtre d’opérations armées. Zone de non-droits, sans foi ni loi, si ce n’est celle des gunmen et des cartels, le risque de mourir en voyant Trench Town semble être une réalité. Ainsi, grâce à une plume très au fait des tenants et aboutissants de l’évolution musicale, l’on comprend comment en l’espace de 20 ans une île anonyme des Caraïbes, grande comme la Corse, est devenue la plus célèbre des enclaves du Tiers-Monde.






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