Nik Cohn, journaliste considéré comme l’inventeur de la « rock-critic », observe et décrit le monde avec la l’acuité du sexagénaire qu’il est aujourd’hui devenu. Atteint d’une hépatite C, c’est pour retrouver « la fureur de vivre » que ce vétéran de l’underground s’investit corps et âme dans un milieu que tout oppose à sa classe sociale. Il devient donc « impresario » dans le milieu du rap et, en s’inventant pour l‘occasion un personnage, il s’affuble du pseudonyme de « Triksta », qui signifie l’escroc ! Auteur d’ouvrages qui prennent pleinement la mesure des thématiques qu’ils abordent, ce journaliste irlandais apparaît comme un écrivain majeur de la culture indépendante et populaire. A l’instar de Georges Orwell, qui, avec des livres comme Hommages à la Catalogne ou Dans la Dèche à Paris et à Londres, s’était littéralement immergé dans ses sujets pour mieux les investir et pour pouvoir directement les décrire, Nik Cohn a appliqué ce principe, notamment dans Anarchie au Royaume uni. Il prenait dans cet ouvrage, devenu classique, toute la mesure de l’Angleterre laborieuse et de ses mouvements underground, subversifs ou d’avant-garde. Il adoptait un mode opératoire analogue dans Broadway, la grande voie blanche, livre géo-centré sur la célèbre avenue new-yorkaise qui lui a offert l’opportunité de relater l’histoire de Big Apple et du melting pot, et ainsi dépeindre une certaine vision du monde et de ses métissages. Pour cette parution datée de 2006, Nik Cohn a choisit l’angle d’une rencontre fortuite à la Nouvelle Orléans pour s’immiscer dans le mouvement hip-hop local. Il se met en scène dans le récit et transmet ainsi tout son attachement pour Big Easy, cette métropole hors du commun, qui est aussi une des villes les plus déshéritées d’Amérique, et qui détient par ailleurs le titre de capitale américaine pour le nombre de meurtres par habitant. Persuadé de pouvoir s’improviser producteur de rap, Tricksta démarche des maisons de disques pour leur proposer de signer un rappeur local, et se retrouve ainsi mandaté par Dreamworks pour en faire signer trois. Jouant de malchance et manquant de clairvoyance, les désillusions s’enchaînent dans un univers accablé par la violence, la vanité, la vénalité mais aussi par la fatalité et les manipulations de tous ordres. Passé de lourdes désillusions, il incarne la courroie de transmission entre plusieurs artistes auxquels il a donné le feu sacré. Il mêle à son histoire des éléments autobiographiques qui font de Tricksta un ouvrage plutôt personnel, où les émotions bouleversent le cadre documentaire esquissé en première partie, puisqu’il y relate ses propres tribulations de producteur ‘’bounce’’, variante en vogue d’une tendance hip hop du sud américain. Par le biais de cet ouvrage palpitant, Nik Cohn fait figure d’observateur idéal d’une scène et d’un mouvement dont tout le séparait. Il a dû prendre son entourage à contre-pied, relevant là un défi à la hauteur d’un parcours singulier. La fin de ce récit prend une ampleur tragique lorsqu’il télescope l’ouragan Katrina, et son cortège de drames et de questionnement politique et social. Désabusé, Nik Cohn réalise tout au long de cette tragédie le manque d’engagement des acteurs célèbres du milieu du hip hop, si ce n’est celui de Kenny West et de Chuck D (leader de Public Enemy) qu’il met en exergue dans les dernières pages pour leur prise de position lors de la catastrophe. En prenant position dans leur attitude et leur comportement, ils incarnent pour lui le meilleur du rap engagé et conscient.

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