Le 12 décembre 1980, les Clash ont irrémédiablement infléchi le destin du rock. Il lui ont indiqué une forme audacieuse qui prit l’aspect d’un triple album aux influences multiples nommé Sandinista ! En lui donnant la certitude que le rock pouvait désormais se nourrir d’expressions diverses, cet opus allait préfigurer la musique de toute une génération. De l’entrechoc des 198 pages du récit de son élaboration nous proviennent l’énergie d’une époque, l’insouciance des pionniers de nouvelles tendances qui fusionneraient dans les mêmes sillons du cosmopolitisme.
Il n’y aurait de mythes dans la musique sans que certains artistes n’aient eu la tentation de bousculer les codes, de bouleverser les idées reçues. Le Clash n’aura pas échappé à cette inclination. Au firmament de leur carrière après avoir livré à l’irrévérente scène punk London Calling, ses 4 membres ont ressenti, pour leur cinquième album, la nécessité de partager des émotions nouvelles. L’histoire s’est jouée pour cela en 4 actes. Il aura fallu autant de studios dans 3 pays différents pour que le quatuor londonien précipite définitivement les conventions du punk rock vers un ailleurs internationaliste. Manchester, Kingston, New York et Londres furent tout au long de l’année 1980 les lieux qui inspirèrent les compositions de Sandinista, album révolutionnaire nommé selon les événements de la même année survenus au Nicaragua
Il aurait était plus aisé pour le Clash de poursuivre leurs interprétations reggae au lieu de livrer un album d’avant-garde. Alors en plein essor, la musique jamaïcaine figurait au cœur de leurs influences directes. La reprise du succès de Junior Murvin, Police and Thieves, avait d’ailleurs suscité en 1977 l’adhésion du public, étant même cooptée par le sorcier Lee Perry. Mais les circonstances avaient poussé le groupe à s’affranchir de la facilité et à se réinventer dans une apparente insouciance. En mars 1980, le groupe avait rallié Kingston et le studio Channel One, l’antre des Roots Radics, expérience avortée par l’excessif enthousiasme des habitants du quartier et par le risque de racket des gangsters locaux. Le groupe décida alors de rejoindre New York et le studio Power Station. Depuis le début de leur carrière, les Etats Unis avaient réservé un accueil enthousiaste au groupe, qui puisait dans la diversité de la culture américaine pour alimenter ses propres compositions. Après une semaine d’acclimatation, un changement de studio s’avèra nécessaire pour que la magie opère. Car c’est finalement à l’Electric Lady, où plane l’aura de Jimmy Hendrix, que l’inspiration apparut subitement. L’imprégnation de l’énergie de l’endroit, ainsi que l’osmose du groupe, soufflèrent une rafale de chansons à Joe Strummer qui signa alors 20 textes en 3 semaines.
Cette délocalisation providentielle engendra des compositions inhabituelles pour le Clash qui s’orienta vers les multiples tendances qui abondent dans le creuset culturel new yorkais. L’unité des musiciens et la cohésion entre Joe Strummer, le leader et Mick Jones, le guitariste, ont favorisé une création collective. Les chansons créées en marge des sessions le furent parfois en improvisant, dans l’insouciance de l’instant présent. Enregistrées au fil des circonstances et des rencontres, elles relèvèrent parfois de l’expérimentation. Joe renoue ainsi avecTymon Dog, son mentor qu’il a rencontré par hasard et avec lequel il retravaille immédiatement sur le morceau Lose this skin . L’enregistrement des nouvelles compositions s’effectua par ailleurs avec le concours ponctuel des musiciens des Blockheads. Ainsi constituée, cette formation de studio augmentée précipita l’émergence de morceaux plus éclectiques, aux grooves sophistiqués et variés.
La modernité du son new yorkais émergeant percuta au même moment Joe Strummer. Bousculé par ce jaillissement du hip hop, il s’essaya même au rap, genre qui lui permit de s’extraire du strict schéma couplet refrain et pour lequel il éprouva certaines facilités d’écriture, en atteste The Magnificent Seven. Mi avril 1980, le Clash pouvait rapatrier en Angleterre la matière nécessaire à la production de 114 minutes de musique, qu’il répartit sur les 6 faces d’un même album. Il faudrait pour cela apprêter au mieux ces 36 morceaux, en leur donnant leurs atours définitifs aux croisements inédits des tendances blues, rock, calypso, funk, jazz, dub, rap…
De par leur nature, les Clash semblaient porter en eux les germes d’une évolution musicale qui devait les exfiltrer du cadre strictement punk rock. Leur culture underground et leur origines sociales les destinaient à appréhender les musiques populaires dans leur globalité. Les curiosités naturelles de Joe et de Mick, ainsi que le potentiel du socle rythmique devaient déterminer l’évolution du groupe vers plus d’éclectisme. L’apport technique de Topper à la batterie s’avèra pour cela déterminant. Ses affinités pour le jazz et le funk avait déjà orienté le jeu du groupe vers le reggae pour lequel Paul Simonon, le bassiste avait une appétence naturelle. C’est d’ailleurs lui qui a signé le morceau Guns of Brixton dont les reprises de tous genres musicaux se font entendre régulièrement.
Sandinista ! peut s’appréhender comme un assortiment de styles enregistrés au gré des humeurs et des expérimentations du groupe. Cet ‘’ailleurs musical et humaniste’’ contient plusieurs concepts et aborde des thématiques éparses. Ainsi, Kingston Advice se veut un reflet de la violence qui émane de la Jamaïque, là ou Hitsville UK est une allusion claire à la Motown. Corner Soul , agrémenté d’accordéon folk s’adosse à The Equalizer, dub au groove lancinant tel un reggae minimal réhaussé de violon. Les brulots Don’t surf et Washington Bullets traduisent quand à eux, l’exemple de l’engagement et de l’antimilitarisme du groupe.
C’est ainsi que Les Clash livrèrent au monde le fruit du travail d’une année entière. Contre toute attente, Sandinista ! suscita le tollé d’une bonne partie de la presse musicale anglaise et aiguisa l’acrimonie de ses contempteurs. Le bouleversement de la musique du groupe relevait pour certains d’entre eux du mauvais goût, si ce n’est de la trahison. Pour rester en phase avec la base de son public, le groupe souhaita assurer un prix de vente très modéré en renonçant aux royalties sur les 200000 premières ventes. La France lui réserva par ailleurs un accueil enthousiaste, à la hauteur de celui de New York, où le retour du groupe fut, selon l’auteur, ‘’triomphal’’. Le 23 septembre 1980, le Clash vint à Paris s’installer une semaine en résidence au théâtre Mogador où ils donnèrent plusieurs concerts. Manu Chao, Rachid Taha et nombre d’artistes influents des scènes indépendantes des années 80 y assistèrent et s’imprégnèrent de l’esprit de Sandinista ! qui rejaillit pour partie sur leur musique.
Le pas de coté, l’exaltante tentation transgressive, régit assurément l’expression du punk rock qui, paradoxalement, peut se montrer rétif à l’évolution. En décloisonnant les genres musicaux, les Clash se sont réinventés à une période où leurs certitudes ont évolué. Sandinista ! s’est ainsi érigé à l’encontre d’une certaine forme d’intransigeance et de radicalité. Leur alliage d’irrévérence et de curiosité englobait de multiples formes d’expression et d’influences undergrounds qu’il serait aisé de nommer ‘’sono mondiale’’. Avec des créations basées sur la mixité et le mélange des genres, Sandinista ! a prédestiné l’émergence de fusions musicales, anticipant la world musique dans ses tendances crossover les plus impétueuses.






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