Outre le vinyle pour le support, une fois n’est pas coutume, le sujet de Chris Morrow sera pour cette fois la pochette, qui confère toute l’âme à un album qui ne tourne pas sur une platine. Dans ce cas, le charme opère différemment… Une pochette de disque peut parfois se montrer aussi éloquente que son contenu : les productions Yardies n’échappent pas à ce constat ! On dit que depuis la fin des années 50 et jusqu’à la fin du siècle, 100 000 productions différentes furent pressées… La Jamaïque peut donc s’enorgueillir d’une créativité florissante qui se matérialise dans des quantités astronomiques de sorties discographiques. Mais nombre d’entre elles ne sont que des singles, soit des disques que l’on appelle communément Ep. Pour des raisons de coût, seules les mentions essentielles figurent autour de leur rond central. La pochette, toujours en papier blanc, demeure d’une immaculée conception… Reggae. Une musique, un art : les plus belles pochettes d’albums s’intéressent donc aux illustrations des albums vinyles, que l’on appelle Lp. Et dans ce cas, force est de constater que l’imagination est littéralement débridée en Jamaïque. Un peu comme les législations sur le copyright, d’ailleurs. Et en tant que produits d’exportation, les productions discographiques pèsent de tout leur poids dans la balance commerciale du pays !

L’âge d’or de l’illustration-discographique se situe dans les deux décennies les plus créatives, bien avant l’avènement du boîtier cd et du livret souvent malingre. Les 60’s et les 70’s furent ainsi le théâtre de toutes les audaces graphiques. Symboliques ou humoristiques, elles évoquent le plus souvent la spiritualité, l’amour ou la contestation. Du spliff grésillant jusqu’à la figure emblématique du rasta débonnaire, on retrouve sur les pochettes répertoriées dans ce livre tous les thèmes récurrents au reggae. Les illustrateurs s’imprègnent de la vibe que leur procure l’artiste pour créer une illustration en osmose avec le contenu, ce qui permet de créer des séries cohérentes. Certains illustrateurs furent affiliés à des labels ou à des artistes, comme ce fut le cas de Neville Garrick pour Tuff Gong. Ce procédé de proto-marketing confère une homogénéité dans les codes visuels facilement identifiables pour l’acheteur potentiel. L’exemple le plus probant est celui du graphiste qui collaborait avec le Black Ark Studio. Cet artiste sublima certaines productions de Lee Perry, comme War Inna Babylon ou Police and Thieves. Dans ces deux cas, le graphisme se montre indissociable du disque, dont on se remémore instinctivement la pochette à l’évocation du nom. Pour les publics néophytes des artistes, (c’est-à-dire l’acheteur blanc potentiel du samedi après-midi), la couverture a indUbitablement œuvré à la notoriété de ces disques, tout autant qu’à celle de leurs interprètes, en l’occurrence Max Roméo ou Jr Murvin. De plus, il est frappant de constater la portée contestatrice de certaines de ces pochettes. Sur l’une des plus connues, Burning Spear célèbre la mémoire de Marcus Garvey. La figure du Che n’est pas en reste, lorsqu’elle est mise en avant sur le Sound vol 2 des Revolutionaries. Steel Pulse puise aussi dans l’actualité du moment quand il rassemble le KKK, Reagan et Jean Paul II autour du concept de l’album Earth Crisis.

Chris Morrow, responsable de ce livre original, établit donc une sélection subjective de pochettes qu’il estime représentatives de cet art. Ce livre ne recense pas que des productions jamaïcaines, mais aussi quelques unes venu d’Afrique. Son choix, nécessairement arbitraire, peut être susceptible d’être débattu par les plus connaisseurs. Ce livre présente néanmoins bien des attraits ludiques et ne souffre d’aucuns efforts pour sa lecture, d’autant que le généreux format restitue certaines pochettes ‘cultes’ à l’identique. Et afin de mémoriser les disques préconisés par l’auteur, il s’avère agréable à parcourir, en s’imprégnant des thèmes déclinés en dix chapitres, tels que Les femmes ou Le bon, la brute et les Upsetters.

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