Reggae et politique dans les années 70 reflète la prodigieuse créativité de tout un peuple, initiée par l’impérieuse nécessité d’une expression publique. Cet ouvrage remarquable à bien des égards se fait l’écho de la déflagration musicale qui résonna dès les années 60 en Jamaïque. La concomitance du  le reggae cristallisa. La culture yardie reflète par là même l’engagement et les aspirations populaires: ce livre précieux décrypte avec aisance le reggae des premières années, revendicatrices et révolutionnaires.

     Cet ouvrage remonte à la source du reggae avec une précision scientifique en se documentant notamment à l’aide des parutions de cette époque, Abeng et Swing. Celle-ci relata d’ailleurs précisément dans ses colonnes la naissance du reggae. On se confronte ainsi à un travail méticuleux de rappels historiques, et les nombreuses sources citées indiquent un travail minutieux de l’auteur. Au cours de ce récit, il propose une analyse de textes de nombreux classiques comme Johnny too bad, Better must come, ShantyTown… On appréhende au mieux la syntaxe des textes, faite de néologismes et d’idiomes transgressifs tout en mêlant sémantique biblique, allusions marxistes ou black power. En 246 pages, cet ouvrage nous éclaire sur les paroles partisanes d’artistes assimilés à un parti en fonction de leur quartier d’origine. Thibault Ehrengardt met en exergue l’étendard identitaire du reggae, qui établit un rempart symbolique et idéologique contre Babylone : le système. Il évoque aussi l’aspect autocentré du reggae, où une vision locale s’élargit vers une globalité mondiale comme le prouve les rapports fréquents dans les textes aux guerres politiciennes et beaucoup plus rarement aux conflits internationaux, si ce n’est ceux d’Angola ou du Zimbabwe. Eléments essentiels de la diffusion des pensées et des opinions, les sound systems sont ici perçus  comme une structure de résistance servant l’expression d’un militantisme africaniste. Socialist Roots apparait ainsi comme avoir été le plus engagé d’entre eux.

     Il établit aussi une description approfondie des prémices culturelles et politiques de l’avènement du reggae. Il démontre que cette musique incarne à sa façon un black power antillais. Par nature, cette musique exprime les préoccupations profondes de ses interprètes, issus pour la plupart des couches populaires. Il était donc indispensable pour lui de revenir aux sources de la décolonisation, et de dérouler le fil des évènements antérieurs aux années 70. Il fait le portrait des hommes politiques majeurs, comme Michael Manley, politicien indissociable de ce récit. Thibault Ehrengardt atteste par ailleurs de la récupération politique des chansons ainsi que de l’attitude populaire. Il décrit le processus de marketing électoral déformé jusqu’au grotesque puisque le rastafarisme fut au centre de la campagne de 1972. L’auteur démontre aussi le pragmatisme de la posture opportuniste de Michael Manley, élu cette même année puis réélu en 1976. Il n’épargne aucuns détails à propos de sa panoplie messianique et de son habileté à se fondre dans le personnage de Joshua, personnage taillé sur mesure pour conquérir l’électorat des Rastas et des Sufferers. L’auteur établit clairement les particularismes politiques en insistant sur les spécificités des clivages partisans. Ceux-ci ne correspondent pas tant à une idéologie qu’à une appartenance physique à un fief électoral, corollaire du clientélisme et terreau de la violence politique.

     La Jamaïque s’est embrasée dans des guerres politiques dites ‘’tribales’’ quasiment dès son indépendance. Dans ce pays, le ralliement à un des deux partis confine quasiment à l’identité. L’interprétation primaire et brutale du concept de démocratie, héritée de la puissance coloniale, a induit un clientélisme généralisé menant jusqu’aux persécutions du camp adverse, et même a des exactions. Ces violences provoquées et encouragées par les partis eux-mêmes exaltent un sentiment équivalent à une sorte de nationalisme de quartier. Ceux-ci sont considérés par les factions rivales comme des bastions qu’il faut défendre et agrandir, les armes à la main. Cette véritable guerre n’a pu que déboucher sur des connivences avec les gangsters et Kingston, qui a été découpé en zones d’influences.

     Selon un avis communément répandu, l’auteur dénonce aussi l’interventionnisme occulte américain avec ses services secrets. Il évoque la propagande pro USA du Gleaner, journal acquis à Seaga et au JLP. Après l’élection du pro-socialiste Michael Manley en 1972, les USA redoutent le rapprochement avec Cuba et l’alliance de fait avec l’URSS. Nixon accable la Jamaïque avec ses moyens et suscite sur place des tensions pour discréditer le PNP. L’auteur met en lumière la logistique du concert One Love en1978 qui aurait permis l’import d’armes pour les partisans de Seaga.  Le JLP profite facilement de la terreur et de la misère et triomphe finalement lors du scrutin national de 1980. La déstabilisation du pays a donc provoqué une alternance politique qui a mené à une crise de nerfs généralisée concomitante au déclin du reggae roots.

     Un déferlement de chansons consacre chaque fait public de la vie insulaire, comme le massacre de Green Bay, la famine de 1976 et 1977, En marge de la grande Histoire ici rapportée, on aborde aussi une multitude de thèmes comme l’explosion sociétale du rastafarisme en 1971, l’histoire du film Rockers, le comportement des dance crashers… Outre ces faits de société, il est souligné ici le rôle des artistes comme émissaires des politiques, l’influence des producteurs et des interprètes engagés, les embrouilles du personnel musical, l’attitude ambivalente de Peter Tosh. On côtoie ici Kiddus I qui dirige un centre social en 1971 ou Max Romeo qui doit s’exiler comme de nombreux musiciens pour leurs positions politiques. On se confronte aux allégations comme l’implication (page 161) de Junjo dans l’assassinat de Prince Far I, ou des représailles sur les assaillants du domicile de Bob au cours de la tentative de meurtre qu’il a essuyée, tout comme le désaveu de la police et l’impunité institutionnalisée des gangs.

     En Jamaïque, aucun évènement ne semble anodin pour des auteurs et musiciens qui s’en inspire pour composer une chanson rapidement pressée en 45 tours. Cette frénésie traduit le besoin irascible d’un peuple de mettre en musique ses espoirs, ses désillusions en usant, parfois au péril de sa vie, de la liberté d’expression qui lui est accordée. Impossible, pour qui aime le reggae roots de ne pas mettre une pièce dans ce juke box de la caisse de résonnance de la lutte politique. Cet ouvrage confronte le lecteur à la nature originelle du reggae. Les éclaircissements sont si précis qu’ils contribuent à une meilleure compréhension de cette musique. Mais une question reste en suspens : le dub est-il PNP ou JLP ?

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