Redemption Song façon « Amour mutuel » ou plutôt Burnin & Lootin façon La Haine ? Si l’on devait renommer cet excellent roman d’Alex Wheatle, le choix pourrait se résoudre à ces deux titres emblématiques du reggae-roots, écrits par son interprète majeur, Bob Marley. Mais ne vous y trompez pas : Redemption Song ne se limite pas à ces deux seules thématiques, mais fait globalement allusion à l’ensemble de celles que la culture yardie du début des années 80 avait déjà, de prés ou de loin, abordées.
C’est en ciblant son action dans les événements historiques de Brixton de la fin de l’hiver et du début du printemps 1981 qu’Alex Weathle mixe toute une bande-originale roots&culture à son récit. Plantons le décor… Lincoln, alias Biscuit, n’a que trop peu connu son père. Ce dernier, déraciné de Jamaïque pour fuir la misère, est venu mourir en Angleterre d’une pneumonie attrapée sur un chantier. Sa femme, Hortense, subit de plein fouet cette fatalité. Elle dut dés lors élever seule ses trois enfants, au beau milieu du marasme social d’une banlieue défavorisée de Brixton. Biscuit, fils aîné de cette famille de trois enfants, assume le rôle de soutien de famille. Il pourvoit aux besoins des siens en n’ayant aucune autre alternative immédiate que de dealer de l’herbe pour le compte d’un caïd peu scrupuleux… Dans l’adversité, il pourra compter sur des amis indéfectibles ainsi que sur ses propres valeurs morales, alors que de terribles épreuves le guettent. Arrivera-t-il à maintenir la cohésion au sein du noyau familial ? Carole, son amour de toujours, aura-t-elle la patience de le voir s’engager vers un avenir sain pour lui accorder ses faveurs ? De quoi le lendemain sera-t-il fait, de quels larcins ? Placé face à son destin, aucune échappatoire ne semble pouvoir l’extraire d’une fuite en avant vers la violence.
C’est sur cette trame, somme toute assez commune, que l’auteur conduit son récit, qui nous mène de la soirée glaciale du 27 janvier 1981, à un clap de fin ’’rasta’’ le 1er juin de la même année. Au cours de ces 4 mois, Alex Wheatle dépeint fidèlement Brixton et ses habitants. Il s’appuie sur les évènements réels pour assimiler à son récit très probant des personnages entiers, parfois hauts en couleur, attachants ou repoussants. En évoluant au côté de Biscuit dans les méandres de la cité, on constate, par le prisme de l’existence de ce jeune anglo-jamaïcain, l’évolution sociale des immigrés de seconde génération. Sur fond d’animosités intercommunautaires et de tensions raciales, la montée du National Front semble inéluctable. La médiocre condition sociale et l’avenir stérile ne semblent avoir pour issue que l’économie parallèle… Les personnages qui jalonnent ce roman permettent de comprendre la façon dont le système catalogue les individus avant de les broyer socialement. Les cas de Jah Nelson, le vieux rasta jamaïcain, pris pour un illuminé mystique ou de Frank, irlandais assimilé sans préavis à un terroriste de l’IRA, en sont l’exemple. Dans cette jungle urbaine, on constate les mêmes symptômes de malaise social que partout ailleurs. L’incompréhension d’avoir quitté les Caraïbes, l’impression de persécution sociale, la tension constante entre les institutions et les administrés, la rancœur généralisée vis-à-vis des exactions policières et de l’armada juridique qui les couvrent, apparaissent comme évidentes au regard de l’existence de Biscuit.
Redemption Song relate les 4 mois d’une inexorable poussée révolutionnaire, où l’on constate l’influence des messages du reggae sur ses apôtres. Les émeutes éclatent le 10 avril 1981, après le passage à tabac d’un jeune par la police. Le dénouement, qui mène de la frustration quotidienne à l’exaltation révolutionnaire totalement salvatrice pour les personnages, comporte la rigueur de la vérité historique, puisque l’auteur aurait lui-même vécu le soulèvement. Il évite soigneusement les anachronismes musicaux, et maintient une constance musicale à chaque page. Dans Redemption Song, les hommages sont légions : le sélecter David Rodigan, Linval Thompson, Dennis Brown, Sugar Minott pour l’aspect artistique, mais aussi Elridge Cleaver des Black Panthers pour le côté politique. Alex Wheatle, l’auteur, rend hommage à de glorieux interprètes en intitulant des chapitres selon des chansons qui s’y prêtent. L’auteur se projette même sur scène grâce aux lyrics d’un personnage, le MC Yardman Irie, qui déclame ses lyrics au micro de sessions interlopes. Alex Wheatle se réfère pour cela à sa propre expérience musicale puisqu’il a officié dès 16 ans au micro du sound system Crucial Rocker. C’est ainsi que l’on palpe les rapports entre les massives au sein d’une soirée : le ressenti intérieur d’une foule de South London, rassemblée en sound-system, révèle tout le vécu de l’auteur. Cet artiste emblématique du reggae londonien dépeint ainsi fidèlement Brixton où il a lui-même résidé.
Avec East of Acre Lane, version originale de Redemption Song, Alex Wheatle signait en 2001 un roman aux résonnances concrètes, sincère et crédible, aux dialogues vivants et authentiques. Devenu désormais un écrivain réputé, il est un parfait transmetteur de cette culture urbaine qui trouve un écho dans les 6 langues où ses 16 livres sont à ce jour traduits.






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