C’est au cours de l’été de ses 14 ans que la vie de Danny Palmer bascule. Cet adolescent né en 1951 en Jamaïque, a côtoyé Bob et les Wailers dans leur Yard à Kingston. Cela fait maintenant 4 ans que sa famille s’est installée dans un quartier résidentiel de la banlieue new-yorkaise, où ses parents pensaient connaître un cadre idéal à l’épanouissement de leur unique fils. Celui-ci connaît en quelques jours les évènements qui détermineront son existence, conditionnée par son statut d’émigré jamaïcain. C’est en effet dans une violence aveugle que Danny sera extirpé de son enfance, pour subir la haine des afro-américains, les Yankees qui raillent son accent et qui voudraient en faire leur souffre-douleur. Malgré l’amour que lui porte sa mère qui souhaite le tenir loin des turpitudes de la rue, il pensera connaître son salut en s’identifiant aux rastafariens de son quartier et en adhérant à leur bande. Ce recours lui sera fatal, car les « militants » new-yorkais, parfois exilés de Jamaïque pour des crimes qu’ils y ont commis, semblent résolus à se faire un nom parmi les gangs qui se disputent le marché de la drogue.
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Lorsque le traducteur cherchait en 1993 à rencontrer Phillip Baker, il dut se mettre à la recherche d’un auteur en fuite dans les méandres de Brooklyn. Cet écrivain sans références notables incarnait malgré lui ce qu’il dépeint avec un style fait de classicisme littéraire et de verve urbaine : le mythe du bandit, certes, mais en quête de rédemption artistique. Son propre vécu anime ses personnages alors que son talent à créer une tension et un suspens alimente parfaitement la trame du récit. Sa crédibilité repose sur son expérience, et sa facilité à dépeindre les « posses » et leurs exactions ne peut découler que de son vécu au sein d’organisation criminelle. Sa sensibilité n’en est que plus touchante, car on sent à travers ses descriptions des faits une certaine analyse quant à la réalité qu’il rapporte. Ses personnages vivent à travers lui, et même si un certain caractère lyrique s’empare de scènes à l’intensité exacerbée, son talent à créer une tension et un suspens alimente parfaitement le récit. Au-delà de la proximité qu’il établit avec le héros, dont on évalue l’intelligence et dont on redoute la déchéance, Rasta Gang est un roman qui repose sur une véritable assise sociale. Le début du roman, qui se passe en 1970, évoque les quartiers populaires et la mixité sociale des classes moyennes new-yorkaises que l’on retrouve dans l’œuvre de Hubert Selby Junior. Rasta Gang rappelle ainsi tous les grands romans qui traitent de New York et de la criminalité, proche d’une certaine façon des polars de Chester Himes et de sa galerie de personnages du Harlem des années folles. .
Rasta Gang décrit les clivages entre gangs et factions rivales de Kingston, que l’on retrouve à New York. La pègre jamaïcaine succède aux mouvements de crime organisé issus de toutes les vagues d’immigration, et devient une rivale pour la mafia qui parvient cependant à la juguler à force de ruses et de manigances. On y découvre l’explosion de la cocaïne au début des années 80 et la lutte impitoyable que se livrent les différentes organisations. Entre Colombiens et Italiens, les Jamaïcains tirent leur épingle du jeu en imposant leur réputation faite de sang-froid et d’un code de l’honneur redouté. Avec ses alliances de circonstance, ses trahisons, ses complots, ses insignes, ou encore ses surnoms, l’époque semble être une synthèse entre les rapports sociaux du moyen-âge et les moeurs du far-west. Mais ce qui frappe par-dessus tout dans ce roman, c’est l’ultra-violence qui menace absolument tout le monde. Que ce soit par des vendettas, des exécutions sommaires, des fusillades absurdes, des massacres de masse, le crime et la violence n’épargnent personne. L’auteur s’applique aussi à relater la cruauté inouïe du ghetto, et nous livre sa vision de la déchéance humaine par le prisme de tous les vices possibles.
On constate de fait la faillite totale de l’Etat américain qui a totalement abdiqué dans les quartiers défavorisés, livrés à eux-mêmes et appelés la Jungle par leurs habitants. Dans cet enfer terrestre, le crime organisé et les gangs prospèrent dans une relative impunité. Avec toute l’acuité et la sensibilité de l’auteur, on constate que ces gunmens se considèrent comme des guerriers, ce qu’ils sont effectivement au sein de leur bande organisée. On ne manque donc pas de relever le caractère radical et vindicatif des rastas américains réunis pour défendre leur communauté face aux agressions racistes.
Cette fresque criminelle, qui couvre les années 70 et qui balaie 12 ans de l’existence du narrateur, convient autant aux fans de New York qu’aux amateurs de culture jamaïcaine. On comprend mieux l’attrait qu’exerce Big Apple sur les yardis, qui se présente pour eux comme un autre Far-West. Ce roman à l’écriture fluide, rendu captivant par d’incessants rebondissements ainsi que par un enchaînement sans temps mort de l’action, évolue dans une ambiance proto hip hop du New York des 70’s, sur fond d’affrontements raciaux et de violences incessantes. Ce western urbain écrit par un bandit véritable contribue d’une certaine manière à la compréhension de la violence jamaïcaine et du phénomène des gangs de Kingston. A la fois justifié mais contraire à certaines doctrines, Rasta Gang dépeint le versant combattant, au sens premier du terme du rastafarisme, en re-situant le contexte et les liens entre gangstérisme et politique des 70’s. Dans un monde où seuls les plus forts survivent, le destin d’un jeune adolescent qui s’émancipe par la violence de la ségrégation et des affres de la vie manque assurément de moralité, tout en faisant preuve de réalisme, fatalement.






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