Envisager le rastafarisme de manière analytique, voilà le travail mené par le Professeur Horace Campbell dans un livre de référence paru initialement en 1981. Celui-ci fut le premier à signer un ouvrage théorique sur l’aspect politique de ce mouvement spirituel résolument humaniste, qui se montre parfois radical dans sa critique du système. La force des revendications du rastafarisme pèse de tout le poids du passé et se montre légitime si l’on fait preuve d’objectivité et de sens critique vis-à-vis de l’Histoire. Rasta et résistance remonte le fil le temps pour aborder la création et la nature des doctrines rastas.

Rasta et Résistance décrit l’évolution de la prise de conscience des noirs déportés, de l’éthiopisme au rastafarisme en passant par le garveyisme. De l’esclavage à l’émancipation, puis de l’oppression à l’indépendance, la conscience du peuple jamaïcain a érigé ses cultes en contre-pouvoir. Taxés de ritualistes violents et de millénaristes, les adeptes du rastafarisme ont fédéré un large pan de la société yardie tout en accueillant des soutiens dans le monde entier. Il s’est structuré pendant son évolution au cours du XXème siècle en conséquence de l’intensification des échanges mondiaux. Pour l’auteur, le rastafarisme s’inscrit dans une logique anticapitaliste et il situe son émergence aux racines de la résistance à l’esclavage. Il élague les contours parfois approximatifs de l’idéologie rasta et met à jour ses composantes anti-capitalistes et anti impérialistes. C’est ainsi que des racines de la traite négrière jusqu’aux années 70, l’auteur démontre comment cette prise de conscience d’un peuple dépossédé de ses droits s’est érigé dans les Caraïbes comme un contrepouvoir, parfois instrumentalisé par les politiques.

Une étude minutieuse des racines historiques, socioculturelles et économiques lie la mouvance rasta au marxisme et au prolétariat. Parfaitement documenté avec les références d’ouvrages cités et étayés d’exemples concrets. Horace Campbell rapporte des faits capitaux souvent méconnus car occultés par l’Histoire officielle. Il évoque les grands personnages en établissant certains portraits. Le guerrier Burning Spear, Paul Bogle, Lumumba ou Haile Selassie sont croisés dans ce récit. Des lieux emblématiques sont évidemment parcourus comme Shashamane ou la communauté du Pinnacle, dispersée en juin 1941. L’influence de la Révolution Cubaine et de ses conséquences sont décrites à cause de l’ingérence américaine. Le lien pernicieux et la très mauvaise influence des Etats-Unis prennent des proportions très sous-estimées, avec par exemple l’intoxication spirituelle des jamaïcains par une église copte téléguidée par les services secrets américains. L’auteur cite 1976 comme une année marquante de la campagne ‘‘contre-révolutionnaire’’ menée par la CIA en Jamaïque. On découvre aussi l’instrumentalisation de la ganja dont l’usage et la prohibition ont grandement fluctué selon les intérêts des autorités. Rasta et Résistance évoque aussi le caractère subversif du rastafarisme, notamment dans son rap port aux luttes armées et aux mouvements de libération des années 70. L’importance capitale du reggae dans le développement mondial du rastafarisme est aussi démontrée. Horace Campbell raconte par exemple quelle a été la portée de la chanson Zimbabwe de Bob Marley, sur les combattants africains. Cet ouvrage rapporte aussi l’évolution du mouvement rasta en Angleterre où il se confronta à d’autres problématiques comme la criminalisation des jeunes dreads et leur contrôle par l’état. La criminalisation du rastafarisme ne semble ne pas avoir eu d’emprise sur la jeunesse musicale anglaise des années 80 puisque cette période correspond à l’éclosion d’une multitude de groupes de reggae roots. L’ambiguïté anglaise à propos du rapatriement en Afrique des rastas est aussi abordée, puisque cette idée est aussi défendue par les xénophobes anglais, qui la conçoivent eux comme une manière de se débarrasser d’individus qu’ils jugent indésirables.

Ce serait une erreur de considérer Rasta et Résistance comme une sorte d’éloge du rastafarisme. Il sait en effet se montrer critique sur certains aspects comme le rapport parfois inégal entre les hommes et les femmes au sein du mouvement. Horace Campbell rappelle avec précision la destitution d’Haile Selassie par son peuple au cours d’une révolution populaire en 1975. Cette figure déifiée par les rastas suscite pour l’auteur une controverse quant à la véritable portée symbolique de son règne, et de son caractère autocratique.

Cet ouvrage établit des convergences entre les caractéristiques du rastafarisme et la critique anti-capitaliste et anti-imperialiste des années 70. Même si l’on occulte la part de subjectivité de son auteur, cet ouvrage se montre édifiant quant au caractère abject de la traite des Noirs, et de ses conséquences toujours visibles. Rasta et Résistance (r)établit une certaine vérité et pourfend donc de nombreuses idées reçues.

Outre l’impression de coolitude, de désorganisation institutionnelle, de liberté de culte, mais surtout avec de très nombreux stéréotypes, le rastafarisme fait preuve de bon sens et propose des valeurs communes avec les courants de pensée progressistes. Qualifié de « force motrice de l’expression de la conscience noire dans les Caraïbes » ce mouvement incarne mondialement une force de résistance pacifiste.

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