Pour Leonard Percival Howell, l’homme qui initia le rastafarisme, un autre monde était possible, à tel point qu’il réussit sa mise en pratique. Cette enclave idyllique, aujourd’hui oubliée des Jamaïcains, a existé entre 1940 et 1957. Pinnacle, le paradis perdu des Rastas, diffuse sous la plume d’Hélène Lee une multitude de thèmes. En rapportant les mémoires du fils de Leonard Howell, il constitue un témoignage de premier plan sur la nature profonde du rastafarisme. Il s’avère surtout être un témoignage important sur la vie quotidienne de ce lieu avant-gardiste de la critique du système, tout en rapportant un épisode de l’évolution du rastafarisme.
Alors que le narrateur, en la personne de Bill ‘Blade’ Howell, fils de Percival Howell relate ici son existence, le personnage central de ce livre est incarné par son père. Celui-ci, doté d’une solide culture religieuse, se forgea une grande connaissance du monde qu’il a parcouru au cours des années 1910, pendant 5 ans, dans la marine américaine alors en guerre. Il a noué un peu partout des amitiés avec d’autres personnalités publiques comme Marcus Garvey. Selon Bill, son père fut celui qui interpréta le caractère divin du couronnement du 2 novembre 1930 d’Hailé Selassié en Ethiopie. Celui-ci avait pris le titre le 3 avril 1930 de roi des rois d’Éthiopie, seigneur des seigneurs, lion conquérant de la tribu de Juda, lumière du Monde, élu de Dieu.
Suite à la première guerre mondiale et bien après l’esclavage, Howell conceptualisa le rastafarisme et imagina un mode de vie alternatif à la misère, succédant ainsi aux penseurs de l’époque des grandes utopies. Dans l’ébullition panafricaine des années 1910, il devint le prédicateur d’une cause comme il en existait des dizaines. Cet architecte du rastafarisme s’adressait comme d’autres à la plèbe et aux sufferers. Au début, il convainquit surtout des mères de famille seules qui occupaient l’échelon social le plus bas. Son audace et son soutien aux travailleurs provoqua une remise en cause sociale. Il établit par exemple le slogan ‘’Peace and love’’ bien avant le mouvement hippie, et promulgua les couleurs vert jaune rouge comme étendard. D’après ce récit, les prémices du rastafarisme embrassent dans la non-violence les motivations des luttes de libération nationale.
La partie du livre concernant la biographie d’Howell honore sa mémoire. Elle se réapproprie aussi l’Histoire de la genèse du rastafarisme. Par ailleurs, la figure paternelle incarnée par Howell est présentée comme exemplaire par son fils. Celui-ci traite le révolutionnaire rasta Claudius Henry ‘d’abruti’ et dénonce l’amalgame effectué entre les rastas vertueux et les rude boys tendance natty dreads. Il en profite pour rétablir des vérités sur l’héritage moral de Howell en dénonçant notamment les récupérations de la doctrine, autant par Henry que par les Bobos Ashantis dont il rejette le rigorisme. Pour lui, le mouvement initié par son père est à l’inverse totalement progressiste. Il laisse libre cours aux libertés individuelles et à la personnalité de chacun, tout en imposant une critique constructive du monde.
Howell a voulu donner une terre à ses condisciples afin qu’ils mènent une existence stable. Il créa un refuge intellectuel où ses habitants s’organisaient par eux-mêmes, s’émancipant de l’Etat dans une totale liberté de pensée. Howell fit l’acquisition d’un domaine de 800 hectares, très bien situé. Des 1940, 1100 personnes y résidaient, et la population atteindrait même les 3000 habitants. Suite à des persécutions, la famille d’Howell en fut expulsée en 1955, avant que le Pinnacle ne soit rasé en 1957. Pratique rituelle tolérée, l’usage et la culture individuelle de ganja entra dans la démesure. Il fut le prétexte de la chute du Pinnacle suite au raid policier de 1954. Une raison occulte est évoquée à cette fin brutale : Howell aurait pu faciliter un trafic de grande ampleur qui aurait servi de financement à un parti politique. Cette assertion semble cohérente puisque c’est une ultime opération de police qui a sonné le glas du domaine. En 1957, le coup de grâce lui a été porté par un incendie volontaire. Ce sinistre a provoqué l’exode de ses résidents qui trouvèrent notamment refuge dans le quartier de Back O Wall, à Kingston, acquis à la cause rasta.
Cette expérience d’autogestion avait de nombreux détracteurs. Howell s’était aliéné la haute société, et notamment Alexander Bustamante, un leader syndical qui devait devenir premier ministre. Comme cet ennemi trop puissant, ses adversaires n’auront cessé de vouloir le faire taire, en l’emprisonnant et en provoquant une première vente de la propriété. On constate bien la volonté officielle de nuire à Howell qui menaçait l’ordre colonial. Le fondateur du MI5 lui-même s’inquiéta de son évolution et de son caractère ‘’séditieux’’. L’élite politique et cléricale reprochait aux adeptes d’Howell leur autosuffisance et par conséquent leur mépris de l’ordre établi, mais aussi le concept blasphématoire de dieu noir.
D’un point de vue idéologique, le Pinnacle ne s’alignait ni sur le capitalisme américain, ni sur le socialisme russe. Il voyait d’un bon œil l’expérience de la révolution cubaine, avant que le castrisme, ne prenne parti pour l’URSS. La lutte anti-communiste constituait le motif pour l’état colonial, l’Angleterre, de ‘’réprimer la subversion’’. Il instrumentalisa donc l’expérience collective du Pinnacle pour lutter contre le rastafarisme. La désinformation officielle se répandit notamment dans le rapport officiel sur le rastafarisme de 1960. Les contre-vérités propagées dans ce texte parvinrent à nuire durablement à la notoriété du mouvement.
Le problème important du Pinnacle résultait du manque d’eau, mais des alternatives furent astucieusement développées. La santé des résidents y était excellente grâce à la pharmacopée naturelle. Ils profitaient d’une autosuffisance et d’un régime alimentaire sain, et certainement d’un niveau de vie supérieur à la moyenne de cette époque. Ils tiraient quelques profits notamment du commerce du charbon de bois. Le Pinacle représente un exemple parfait d’autogestion dans le pacifisme, avec l’autorité suprême d’Howell sur le domaine, dénué de service d’ordre. L’éducation par l’échange mutuel semblait de mise, même si certains problèmes éducatifs étaient engendrés par le manque d’école.
Dans cet ouvrage historique, on apprend que les ‘’Ras Tafarites’’ constituèrent le premier mouvement non violent anti colonialiste. Le Pinnacle, creuset d’une philosophie et d’un mode de vie, formait une enclave autonome, une sorte de phalanstère rasta en pleine nature. Ce lieu d’unité a favorisé la confiance mutuelle dans un environnement idéal, mais un état dans l’état pour ses détracteurs. Le Pinnacle représente une expérience de construction individuelle et de société, dans laquelle on recensait des Chrétiens, des Bobos Shantis et des Nyabinghis. Les solidarités collectives s’y exprimaient par l’éducation de tous et par tous, comme une résistance à l’ordre colonial du ‘système babylonien’. Il fut un refuge où le peuple pouvait véritablement prendre en main sa destinée, pour la première fois depuis 1840 et la fin de l’esclavage. Ses habitants s’y installèrent pour fuir le dénuement et former une communauté sécurisante. La réhabilitation du Pinnacle s’incarne désormais en chanson, puisque ce thème semble de plus en plus repris par des auteurs.
Ce récit apporte quantité d’anecdotes et de témoignages sur la vie au Pinnacle. Relaté par un protagoniste, et fils de son instigateur, il peut se montrer hagiographique. En revanche lorsque l’on consulte les archives, on s’aperçoit de la teneur des articles de presse de l’époque qui étaient systématiquement à charge contre Howell et ses adeptes. Ces campagnes de dénigrement ont porté leurs fruits puisque les Jamaïcains se sont durablement éloignés du rastafarisme et de sa culture. Le travail d’Hélène Lee favorise sa réappropriation, et par conséquent celle d’une certaine histoire populaire. La nature a réinvestit cet endroit en faisant disparaitre les vestiges de cette utopie collective. Il en reste un exemple, celui auquel on peut s’identifier dès que l’on souhaite reprendre en main son rapport au système, individuellement ou collectivement. Il existe bien des contre sociétés ou l’émancipation requiert l’occupation physique, permanente ou temporaire. Appelé Zone Autonome, théorisé par Hakim Bey, Leonard Percival Howell fut le premier à mettre en pratique cette utopie collective.






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