Les éditions Afromundi prolongent la tâche qu’elles se sont assignés en partageant leur conception panafricaine de la contre-culture en publiant ce remarquable ouvrage sur le rastafarisme. Intéressé par cette étude depuis 20 ans, Boris Lutanie rassemble pour ce livre des écrits essentiels de certains de ses pairs. Pour cet ouvrage, l’anthropologue Jakes Homiak relate, entre autres, l’histoire des Fils du Tonnerre, Giulia Bonacci évoque notamment ses études sur le rapatriement, alors que l’historien jamaïcain Robert A. Hill fait part de ses rencontres avec les patriarches du mouvement. Selon son auteur, il en est ainsi : ces ‘’histoires du mouvement rastafari explorent des destins individuels pour raconter une histoire collective’’.
A la lecture de Negus Christ, on approche avec aisance de la nature du rastafarisme. Celui-ci surgit dans les années 30 de la conjonction de phénomènes qui déterminent un mouvement dont l’identité repose sur ‘’des innovations culturelles, liturgiques, et sociales’’. Des évènements antérieurs, allant notamment de la création en 1784 de l’Ethiopian Baptist Church jusqu’à l’activisme forcené de Marcus Garvey au début du XXème siècle, ont favorisé son essor. Plusieurs courants de pensée se sont ainsi fédérés au fil de l’avancée de l’Histoire avant de converger vers une synthèse, efficiente dans la Jamaïque des années 30. Cristallisé par l’avènement d’Hailé Sélassié, le rastafarisme conçoit une nouvelle vision du monde initiée par l’ethiopianisme biblique, le garveyisme et l’internationalisme noir.
En érigeant une remise en question profonde de la religion, qu’ils perçoivent comme une mystification, les descendants d’esclaves ont donné vie à une spiritualité axée sur le respect de l’homme et de la nature, ainsi que sur une critique constructive du système. Ce culte devient pour ses adeptes un mode de vie alternatif à l’encontre de l’ordre établi par le colon anglais et de la civilisation occidentale. Cette doctrine se montre perméable à toutes les influences grâce à son ouverture concrète à la diversité du monde. Le rapport personnel à la croyance, puisqu’elle semble ne jamais empêcher de penser par soi-même, et sa nature acéphale, excluent l’acception du terme de religion, récusée par les Rastafariens.
Le rastafarisme repose sur des principes certains et des valeurs communes qui véhiculent dignité, autodiscipline, principes moraux et rectitude intellectuelle. Son exercice repose sur une interprétation souvent personnelle de textes bibliques, filtrée par une analyse historique et politique menée par ses adeptes. Une multitude de communautés se sont développées au fil du temps, régies par des modes de croyances propres à chacune. L’Ordre Nyabinghi fut l’une de ses organisations les plus emblématiques, alors que le l’Ethiopian World Federation, créé à l’instigation d’Haile Selassie afin de favoriser un mouvement international pro-éthiopien lors de l’invasion fasciste de 1936, a constitué les bases de son développement mondial. L’adaptation permanente à l’évolution du système apparait ici dans les témoignages de musiciens, où le rastafarisme ne fait preuve d’aucun archaïsme, alors que sa tradition prend racine dans les récits bibliques immémoriaux. Les Twelve Tribes of Israel ont ouvert le rastafarisme sur le monde, ès les années 80, en s’appuyant efficacement sur le média constitué par le reggae. A ce jour, l’ordre Emmanuellite, issu de l’Ethiopia Africa Black International Congress, les Bobo shanti, semble exercer la plus forte influence avec des préceptes rigoureux appliqués sur les cinq continents.
Pour Boris Lutanie, il ne s’agit pas vraiment de vulgariser ce thème, il tend plutôt à le populariser en décrivant son évolution, son Histoire et ses fondements. Negus Christ se lit idéalement comme le prolongement de la rubrique consacrée au rastafarisme dans le magazine Reggae Vibes avec ses articles parus entre 2012 et 2015. Cet ouvrage extrêmement sérieux, incluant une chronologie utile et des aphorismes d’artistes, propose une étude remarquable du rastafarisme. L’un de ses attraits résulte de la démarche de Robert A. Hill. Cet historien s’est attaché en 1976 à récolter les témoignages des pères fondateurs du mouvement, à savoir Leonard Percival Howell, Joseph Nathaniel Hibbert et Henry Archibald Dunkley. Ses récits de la fondation du rastafarisme mettent à jour des évènements tels que ces pionniers les auraient vécus, ce qui fournit un intérêt précieux à Negus Christ. On appréhende ici la trajectoire de ces premiers disciples, qui depuis la communauté du Pinnacle dans les années 30 se sont éparpillés à Kingston dès les années 40 jusqu’à provoquer le phénomène de société qui bouleversa la Jamaïque dans les années 70.
La complexité de ce mouvement est éclairée par un point de vue bienveillant qui repose sur le récit objectif et documenté de ces ‘’Histoires du mouvement rastafari’’ que Boris Lutanie nous rapporte. Celui-ci nous offre un ouvrage parfaitement accessible, dénué de valeur dogmatique, où le radicalisme n’a aucune raison d’être. Le rastafarisme relève de la déconstruction de la culture des oppresseurs séculaires, tout en s’adaptant aux époques et aux contextes. La tolérance et la modernité qui en résultent offre à ses partisans une alternative concrète aux modes de pensées, aux philosophies et aux doctrines conformistes.





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