Plus que pour tout autre groupe et sa ville d’origine, Marseille et Massillia Sound System forment un couple inaltérable. Issu de l’émergence des cultures urbaines des années 80, ainsi que du cheminement de la  tradition occitane, Massillia Sound System est composé de personnalités uniques, généreuses et spontanées! Les Massillia sont des précurseurs, l’avant-garde d’une culture représentative des aspirations populaires et citoyennes depuis plus de trois décennies. Partout en France, ils incarnent une certaine conception de l’Occitanie et de  Marseille, où l’exagération confère parfois à la réalité une dimension caricaturale. Sauf que dans ce récit, tout est authentique ! Avec ses anecdotes, les voyages épiques, l’explication des chansons, les scènes retournées, tout concourt dans cette biographie collective à revivre le parcours d’une épopée marseillaise à nulle autre pareille.

     Avant toutes choses, ce livre nous fait le récit de la vie de personnages iconoclastes qui ont sédimenté leurs pratiques musicales et leurs affinités culturelles autour de la musique. Composé à la base de Tatou, de Clarence, et de Jali, Massillia a aussi fidélisé Gari et Lux B, pour les plus connus. Au fil de leurs tribulations, leurs musiciens, et eux-mêmes parfois, vont et viennent dans les multiples formations phocéennes. Ce groupe anticonformiste, fédérateur et engagé a profité de l’insouciance de ses fondateurs et de l’émergence en 1984 du rub a dub en France pour s’épanouir. Grâce à Camille Martel, on assiste dès les premières pages à la description de la naissance dans l’improvisation, de l’application de l’expression du sound system  en parallèle à ce qui se passait en Jamaïque à cette période. On transperce les années 80, l’époque des cassettes et de la débrouille, les connexions avec les groupes alternatifs, en croisant dans ce récit Jo Corbeau, la figure de Marcel Castan, des héroïnomanes, Tonton David pour sa première scène à Saint Etienne, et Saï Saï qui débuta en 1985. On évoque aussi la ragga mobile,  Public Enemy, la victoire de 1993 en Coupe d’Europe de football, mais aussi l’ascension du FN, avec les conséquences funestes mais très concrètes de la prise de la mairie en 1995 de Vitrolles, où Massillia avait installé son studio en lien avec la municipalité antérieure. L’histoire s’achève ici à l’orée du 30ème anniversaire du groupe, plus vaillant que jamais.

      Cet ouvrage passionnant relate la lente évolution du groupe et de leur méthode, la germination de concepts et d’idées parfois farfelues mais constitutifs de l’identité de Massillia Sound System. Le cheminement du concept de Trobamuffin en est l’exemple, puisque ce néologisme désigne la synthèse du raggamuffin et de la culture occitane. Une des idées les plus folles demeurera à jamais la création du Parti Indépendantiste Internationaliste Marseillais, afin de mener des actions de happening d’une extrême drôlerie. Celles-ci s’étendent de la rupture de l’alimentation en eau des yachts amarrés à Marseille jusqu’à la distribution de pastis en concert, action oh combien populaire !

Le  sens de la gaudriole, sublimée par le désir de propager des messages humanistes, ne doit pas occulter les influences du groupe. On peut dès lors mettre en exergue l’influence de Claude Sicre sur Tatou, notamment, et de Felix Castan, le ‘Marcus Garvey’ de la Chourmo ! On peut considérer que Claude Sicre incarne l’émergence d’un renouveau musical occitan, et de l’expression paradoxale du parler d’antan en phase avec la modernité artistique.

     ‘’L’appropriation’’ par Massillia de la culture jamaïcaine, adaptée aux particularismes occitans a permis à ses auteurs de s’emparer de thèmes communs, voire prosaïques, pour impliquer leur point de vue, comme sur les morceaux Quelle est bleue, Bus de nuit ou L’eau et le gaz. Chaque période apporte par ailleurs une formidable ouverture d’esprit sur le monde, sa musique et ses combats. Dans les compos de ce groupe protéiforme, on relève évidemment des couleurs jamaïcaines, brésiliennes, indiennes, mais aussi électroniques et plus organiques depuis les années 2000. Cette succession d’influences régénère les compositions de Massillia à chaque période de son existence, comme par exemple avec l’inspiration indienne sur Aiolliwood. Auparavant, au cours de l’été 1998, Massillia avait collaboré avec Mad Professor et son groupe : les Robotiks. Cette rencontre avait marqué en live le début des expériences de jeu en live-band. Cette époque marque de fait la mue artistique de Massillia, qui évolua de la configuration machine-micro vers une orchestration intégrale, ce qui influe aussi sur la composition, et donc sur la nature de la musique. Le succès du groupe atteint son zénith en 2001 alors que se structurent les sides projects réciproques : Oaï Star, Moussu T et Soleil Fx.

         En lisant cette épopée marseillaise, on découvre le parcours de chacun des membres de Massillia avant qu’ils ne rejoignent le groupe. Les musiciens éprouveront ici un grand plaisir à découvrir la liste du matériel, l’origine des samples, les processus créatifs de composition et d’enregistrement. La traduction française des textes en occitan lève aussi bien des interrogations sur le sens de certaines chansons. Ce livre ultra-documenté recèle d’archives où l’on réalise aussi l’importance des fanzines dans la contre-culture du XXème siècle. Autonome et toujours dans la prise d’initiative, le groupe a développé son propre média avec le fanzine Ve qui faisait dans les années 80 le lien avec le public. On découvre aussi une chronique parue dans le Jamaïca Time, qui revêtait une forme de consécration pour un groupe français qui chante de surcroit en occitan, ce qui traduit par-dessus tout la portée universelle de son message et de son attitude.

     IAM en est l’exemple le plus célèbre : Massillia a attiré une multitude de groupes dans son sillage. Il a fédéré ses ultras et ses fanatiques dans un collectif baptisé Chourmo, un nom dérivé de Chiourme, qui désignait les galériens. Instigateurs d’une culture urbaine occitane et internationaliste, toujours dans la dérision mais sérieux sur le fond, Massillia demeure un formidable générateur d’amitiés musicales, tout en ayant été fondé à une époque où tout semblait possible pour qui se donnait la peine et les moyens de vivre sa passion. Jamais refermé et toujours ouvert aux autres expressions, Massillia a collaboré avec bien des structures comme le label américain RAS ou le mythique Bondage, mais a aussi sévi dans l’auto production avec Roker Promocion et la Phocéenne de dub.

     Extirpé des années 80, Massillia se distingue par une extraordinaire longévité, une permanence créatrice toujours en phase avec l’évolution de la société, une convergence d’agitateurs musicaux parfois en désaccord, mais qui se retrouvent systématiquement sous la bannière de la Chourmo. Ils ont instillé auprès de plusieurs générations le sens du métissage, le goût de l’expérimentation et toujours la volonté de défendre leurs idéaux. Pour son acuité sur le monde et sa conception des rapports humains, Massillia démontre une conception exceptionnelle de la convivialité et du partage. Ils demeurent d’exceptionnels inventeurs de concepts tout en incarnant une certaine histoire populaire de Marseille, exemplaire, généreuse et cosmopolite. Massillia, ce fut aussi et surtout l’histoire de Luc Villegas. Merci pour tout Lux B !

Laisser un commentaire

Tendances