Al’évocation de la biographie de Rita Marley, l’ombre du défunt roi du reggae plane sur les 236 pages qui constituèrent en 2004 le récit de l’existence de son épouse. Bien évidemment, le destin de Bob n’est pas le seul attrait de cet ouvrage. Car en effet, explorer l’existence de Rita Marley équivaut à une coupe transversale des quartiers populaires de Kingston à l’aube de l’avènement d’une musique nouvelle : le reggae. La vie de l’égérie du roi du reggae devra ensuite s’internationaliser au rythme de ses tournées musicales en prenant un rayonnement mondial. Elevée dans l’amour malgré l’abandon de ses parents, Rita devait effectivement connaitre un destin hors norme.

Ecrit à quatre mains avec Hettie Jones, ce livre regorge d’anecdotes et de révélations. Elaboré très simplement sur un mode oral, on devine que sa mise en forme a été construite à partir d’échanges et d’entretiens avec le rédacteur. Il relate le destin d’une femme issue du quartier pauvre de Trench Town, déterminée à se créer un avenir dans un jeune pays qui venait récemment d’obtenir sa souveraineté. Délaissée par ses parents dès son plus jeune âge, Alfarita, qui est son véritable prénom, a trouvé auprès de sa tante tout le réconfort nécessaire à son épanouissement. Elles entretinrent toutes deux un lien très fort et Rita s’est vue dispenser une éducation rigoureuse mais juste selon elle. Malgré ces préceptes et le lien très fort que Rita entretenait avec sa tante, Rita est devenue mère pour la première fois à 19 ans. 5 mois plus tard s’enchaînent ses débuts à Studio 1, grâce à son rôle au sein du trio vocal des Soulettes.

Le début de son idylle avec le jeune Robbie correspond aussi à cette période où se détermine l’avenir musical du jeune couple. 1965 marque ainsi le début de sa carrière au côté de Bob et des Wailers puisqu’elle enregistre les chœurs à Studio 1 sur l’album Wailin Wailers. Mariée le 10 février 1966 à Bob Marley avec lequel elle a plusieurs enfants, leur relation souffrira de nombreuses dissensions suite au comportement volage de son mari. Rita profitera dès lors de la parfaite éducation ainsi que des ressources morales tirées des enseignements de sa tante pour surmonter les épreuves. Elle s’associe par ailleurs à la prise de conscience politique et spirituelle qui allait dans les 70’s de pair avec le rastafarisme. Ce véritable mouvement de société, alors en plein essor, était assimilé par ses détracteurs à un mouvement de marginaux mais dont la puissance pacifiste contestataire séduisait les jeunes gens de sa génération. Les Soulettes pouvaient devenir les mythiques I-Threes, alors que Rita embrassait la foi Rastafari lorsqu’elle aperçut Hailé Sélassié en voyage à Kingston, toujours en 1966…

Rita documente dans cette biographie les années de son enfance ainsi que les décennies 60 et 70 avec un grand intérêt pour les rapports sociaux, la composition de la structure des familles, des habitudes du quotidien, voire de certaines mœurs. Ce livre ne doit donc pas être appréhendé, comme la société yardie par ailleurs, avec un pré acquis occidental puisque certains comportements ne sont pas dans la norme de nos habitudes. Sa pratique du chant, sa rencontre cruciale avec les Wailers et l’intronisation des Soulettes, l’un des premiers groupes de Rita, à Studio 1 constituent quelques-unes des facettes musicales savoureuses pour les érudits de reggae. On découvre notamment que son talent vocal révélé, à l’âge de 10 ans dans un concours, profite d’un terreau culturel adéquat avec une ahurissante densité de musiciens talentueux résidant à Kingston. Il profitera de la formidable émulation musicale en vigueur en Jamaïque, pour elle, puis plus tard, à ses enfants….

A la lecture du récit, Rita Marley prend le lecteur à parti dans les altercations qui l’oppose a son mari. Elle décrit Bob comme ‘’possessif et irrationnel’‘ et l’on découvre avec grande stupéfaction l’attitude de Bob, et l’on comprend le comportement raisonné de Rita qui fait face dès le début de leur relation à son infidélité. On découvre ici un Bob Marley possessif, jaloux, parfois violent, souvent infidèle mais qui se mue en père prévenant assumant financièrement la charge de tous les enfants qu’il a eus. Et finalement, son histoire avec Rita prend la forme d’une épopée familiale qui les conduit d’un amour adolescent dans le ghetto de Trenchtown jusqu’à une gloire internationale. Abstractions faites de leur formidable destin et de tous leurs accomplissements artistiques, on réalise tout de même que Bob lui a fait vivre l’enfer. S’affichant ouvertement avec d’autres femmes, et dénigrant devant celles-ci son épouse, Bob était selon Rita un homme extrêmement jaloux, qui l’aurait qui plus est maltraitée et même ‘’quasiment violée’’ (page 129).

Rita a surmonté la moralité jamaïcaine parfois archaïque pour se muer en femme moderne. Elle s’est émancipée pour devenir une rasta tolérante sensible aux difficultés des autres. Elle a compris qu’en accédant à son indépendance financière elle pourrait assumer ses choix de vie. Son témoignage se présente néanmoins dans ce récit sous un jour très avantageux, respectueux et quelquefois très consensuel. Elle dénonce par contre la mauvaise influence de la confrérie rasta des Douze Tribus d’Israël qui a exercé selon elle une emprise néfaste sur Bob Marley en restant passive devant l’évolution inéluctable de son cancer. Elle justifie aussi ses choix à propos de l’héritage du patrimoine de son mari, ce qui a fait d’elle une femme très influente. Le portfolio en atteste, ce livre est celui d’une ascension sociale, celle d’une jeune fille du ghetto qui prend les postures d’une femme d’affaire. Veuve de Bob Marley en 1981, elle eut en effet la charge du colossal patrimoine de Tuff Gong.

Parfois proche de l’opération de relations publiques, Rita Marley semble vouloir démontrer que son destin lui était propre, alors que ce sont ses relations, musicales et sentimentales qui rendent attrayant le récit de sa vie. Mais rien ne lui enlève le mérite d’avoir assumé la charge de son destin car elle a fait preuve de beaucoup de ressources morales. Ce récit extrêmement valorisant met en exergue toute sa détermination à mener à bien ses desseins. Rita se montre déterminée pour apporter autour d’elle du bien-être et de la prospérité avec son attitude bienveillante et ses opérations caritatives. Si l’on évite donc l’écueil du parti pris et de la subjectivité inhérente à toute autobiographie, cet ouvrage représente un témoignage crucial sur la vie intime et publique de Bob Marley.

Laisser un commentaire

Tendances