La convergence des styles musicaux jamaïcains issus du dancehall et des progrès des méthodes d’instrumentation a abouti à l’explosion commerciale d’un style musical minimaliste et percutant, axé sur l’axe basse-batterie qui constitue le riddim, et au chant scandé, toasté : le ragga. Au premier abord simpliste, le ragga n’en est pas moins le fruit d’une évolution.

Selon l’avis de l’imminent Linton Kwesi Johnson, la vague Slackness, vulgaire et parfois outrancière, fut propagée par l’entertainment à l’encontre du reggae « conscious » et contestataire. Cette hypothèse est à considérer avec sérieux, puisque la musique a toujours fait partie prenante de la vie sociale et politique en Jamaïque. C’est depuis l’élection présidentielle de 1972 que l’influence politique des formations musicales et des sound-systems, s’est confirmée. Cette année là, une coalition d’artistes pro-PNP anima la campagne électorale par le biais du Band Wagon. Le pouvoir et les institutions, eurent donc tout intérêt à bâillonner les artistes les plus véhéments. Et même si la grivoiserie a toujours fait partie de la culture populaire caribéenne, force est de constater que l’économie de marché a favorisé l’émergence de paroles et de propos douteux dans des chansons, en aucun cas susceptibles de provoquer de quelconques remises en cause existentielles chez l’auditeur, et encore moins d’émettre une quelconque critique sociale. Au milieu des années 80, les deejays les plus rentables furent signés par les majors américaines, qui, pour rentabiliser leurs investissements, vidèrent de leur contenu socio-culturel le raggamuffin pour le combler par de totales inepties. Les critères « esthétiques » imposés par MTV et par toute l’industrie musicale déferlèrent alors sur les écrans de télévision. MTV devint au cours des 80’s un faiseur de tendances superficielles et commerciales, dictées par des enjeux soumis aux normes marketings. Voilà comment le ragga devint un style très lucratif pour ces majors-company. Lorsqu’il fusionna avec le gangsta-rap, le dancehall s’accapara les symboles et les clichés de la sous-culture américaine. Depuis la fin du rocksteady, les productions yardies avaient pourtant réussi à s’émanciper des critères esthétiques américains. Les valeureux héros de l’ère conscious y étaient arrivés de la plus belle des manières, en créant leur propre style, le reggae, et ses versions remixées, le dub. Dans cet ouvrage documentaire, l’autoproclamé Dr Reggae défend une thèse : le rap est né en Jamaïque, d’une lente évolution de la culture dancefloor des années 50 et 60. On ne peut que lui donner raison ! Car là-bas, les bals populaires s’effectuent depuis les années 50 en plein air, organisés par les sound-systems. C’est ainsi que le personnel de ces sounds a développé au fil du temps des techniques pour capter l’attention du public, l’inciter à consommer des rafraîchissements puis véritablement le distraire, en scandant des lyrics rythmés sur la musique diffusée. Certains djs précurseurs, comme King Stitt, initiés une discipline vocale qui devait déboucher 25 ans plus tard sur le rap. Appelé à l’inverse du reste de la culture électronique dj (alors que le selecters passe les disques), ils ont influencé les plus jeunes qui prirent à leur tour le micro pour animer les sessions, de plus en plus concurrentielles, animées pour les meilleurs par U-Roy ou Big Youth, pour ceux que la postérité a retenu. Une véritable culture du Dancehall s’est ainsi propagée en Jamaïque, et s’est étendue peu à peu partout où la diaspora yardie était déjà présente. Bruno Blum apporte sa vision des choses sur ce phénomène de société : ses éclairages, comme son immersion dans un sound de Kingston, apportent une aide à une meilleure perception des choses.

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