Le rastafarisme constitue un syncrétisme de croyances mystiques, de philosophie, et de considérations résolument politiques. Ainsi, son étude et son interprétation révèlent un flot de nuances et de subtilités dont l’assimilation ouvre les perspectives d’une meilleure compréhension de la culture Jamaïcaine. Cet ouvrage de l’écrivaine anglaise Héléne Lee, très au fait des thématiques proches du reggae, comporte l’intérêt de populariser, si ce n’est de vulgariser, le culte rasta. Pour ce faire, elle nous dévoile les premières décennies du XXème siècle vues par le prisme d’un personnage méconnu mais illustre dans son pays : Léonard Percival Howell. C’est en effet ce guérisseur-prédicateur, véritable globe-trotteur du début du XXème siécle qui posa les bases du rastafarisme. Pour établir la chronologie des événements qui profilèrent l’avènement de cette nouvelle pratique religieuse, Héléne Lee s’est rendue sur place pour visiter les archives locales et pour recueillir les témoignages de ceux qui furent contemporains de celui qui était surnommé Gong.

De nombreuses zones d’ombre couvrent l’existence de ce jamaïcain aux origines rurales et anglicanes. Il fût pris dans le tourbillon des événements mondiaux du début du XX ème et prophétisa l’avènement christique d’un souverain planétaire aux descendants africains des esclaves déportés pendant la ‘traite des Noirs. Comme il voyagea énormément entre Panama, New York et les Caraïbes, il se forgea son propre mode de pensées qu’il confronta aux points de vue des plus brillants penseurs noirs de l’époque, qu’il avait tour à tour rencontré. A l’image de Marcus Garvey, qui posait alors à cette époque les bases de ses doctrines d’autosuffisance économique mises plus tard en pratique au sein de l’Universal Negro Improvement Association, ou de l’écrivain pro-marxiste Claude McKay, les années 1910 voyaient en effet émerger les solides personnalités qui élaborèrent puis mirent en œuvre les thèses d’émancipation du peuple Noir. Suite à ses pérégrinations au sein de la marine coloniale britannique, et à New York, d’où il se fit expulser, Howell comprit à son retour en 1932 en Jamaïque, le parti qu’il pouvait tirer du besoin frénétique de spiritualité de la part d’un peuple à la recherche de « rédemption sociale et de reconstruction morale ». En moins de quinze ans, un fabuleux amalgame de coutumes séculaires et de mœurs cosmopolites s’effectua, puisque les influences africaines -tambours traditionnels- ou indiennes -mantras, fearlocks, ganja- s’agglomérèrent au fil du développement des thèses et des pratiques rituelles. Howell assimila ses propres conceptions politiques, entre pragmatisme socialiste et convictions marxistes, à une approche ultra-personnelle de la spiritualité. Il associa dans ses diatribes pro-africaines des notions de désobéissance civile à des thèmes séparatistes, anticléricaux et résolument séditieux vis à vis de l’autorité impérialiste et de l’administration anglaise.

Entre animisme, marxisme, nationalisme, autosuffisance, entraides mutuelles et amour de son prochain, les cultes mineurs semblent avoir convergé en direction du rastafarisme balbutiant. Hélène Lee considère que le compte-rendu du 13 mars 1933 de l’un des multiples procès intentés à l’encontre des diatribes subversives d’Howell marque la date fondatrice du rastafarisme. A l’orée des années 20, de nombreux prédicateurs proposaient à qui voulait bien les écouter leurs visions millénaristes. En quelques années et de multiples persécutions, Howell imposa son charisme naturel et sa prestance physique auprès de fidèles toujours plus nombreux. Entre ésotérisme et prophéties diverses, on attribue aujourd’hui énormément de talents et de prouesses à Howell dont on idéalise aujourd’hui l’aura, l’existence et la portée des actes mais dont l’opportunisme social permit d’acquérir dans les années 40 le statut de dignitaire auprès des siens et des autorités de Kingston.

Après avoir établi l’essentiel de ses doctrines, Howell atteignit le summum de son influence en rassemblant ses adeptes autour de lui, dans une propriété aride et reculée. Entre 1936 et 1939, le mouvement connu un essor définitif, en filigrane des mouvements sociaux qui secouaient alors le pays. A partir de 1939, le domaine du Pinnacle a centralisé et a régi le culte Rasta pendant près de 20 ans, en suivant quelques préceptes identiques à ceux de l’exemple indien des ashram. La culture hindoue s’avère d’ailleurs influente chez Howell, qui semblait respecter l’exemple de Gandhi tout comme il fût inspiré dans ses jeunes années par l’influence des émigrés indiens venus travailler dans les champs Jamaïcains depuis le milieu du XIX ème siècle. L’Histoire prend à présent un tour prosaïque, occultée ou inconnue de la plupart des sympathisants rasta. La communauté s’était éreintée les premières années dans une zone aride où les revenus trop maigres n’engendraient que malnutrition et misère matérielle. La ganja vint opportunément supplanter les cultures vivrières et l’artisanat du charbon de bois pour amener de bien plus conséquents revenus à la communauté famélique, qui atteignit, à ses heures les plus prospères, les 4500 âmes. Dés lors, c’est un trafic international qui s’instaura. D’illicites ramifications permirent aux productions quasi-intensives d’être exportées vers les USA, alors que sur place le trafic était couvert par une corruption systématique. II permit de financer le JLP, un des deux partis politiques jamaïcains : il réside là un paradoxe considérable. Car en atteignant la prospérité, ces rastas ont précipité la chute du Pinnacle, et bien malgré eux, ont favorisé l’armement des gangs à la botte des partis clientélistes, financés de fait par le trafic de weed. Ce pan de l’Histoire totalement omis comporte des implications politiques et mafieuses qui révèlent, ou discréditent, les agissements de Howell, qui fit indéniablement le bien de ses proches, mais dont certaines attitudes pourraient être assimilées à celles d’un gourou. Car 1954 marque la fin de l’idéal communautaire rasta tel qu’il fût élaboré par son leader spirituel. Le 6 mai de cette même année, la police donna l’assaut, pilla et mit à sac le Pinnacle, ce qui dévoila l’étendue de l’un des plus prolifiques trafics de ganja de tous les temps : 8 tonnes en furent brûlées et 9000 pieds anéantis. Lorsque le Pinnacle fut rasé en 1958, ce sont 2000 de ces anciens habitants qui vinrent évangéliser les ghettos de Kingston. Bob Marley ne connut pas Howell, même si son image dut lui être familière : ce sont les descendants de cet exode, et en l’occurrence Mortimer Planno, qui l’endoctrinèrent. C’est ainsi que le reggae roots se fit le mass-média des doctrines rastas.

Gong, en phase avec ses intérêts personnels et le bien commun, sut le plus opportunément faire converger et agglomérer les adeptes d’une kyrielle de cultes qui pullulaient avant 1930 pour donner corps à une croyance religieuse qu’un substantif nommerait rastafarisme dans les années 50. Howell régna véritablement de 1933 à 1958, et son influence mystique s’exerça sur les faibles, les opprimés et les désespérés. Pendant 18 ans, le Pinnacle a développé une génération d’hommes libres qui se sont réapproprié leur culture en création des doctrines et en développement de nouveaux modes de pensée.

Néanmoins, son activisme spirituel sut opportunément profiter du besoin de croyances des femmes et des populations rurales des années 192O et leur inculquant un supplément de conscience politique, tout en confortant leur foi biblique. L’essor « rastafariste », au-delà des apparences dilettantes mais déterminées de ses adeptes, est indissociable de l’histoire géopolitique de la Jamaïque des années 20 à 60, et c’est là que réside l’intérêt majeur de ce livre : nous dévoiler l’Histoire oubliée de ces événements aux conséquences planétaires. Héléne Lee relate des événements et des faits divers méconnus ou occultés par le parti-pris afro-centré des jamaïcains, et là réside un intérêt majeur de l’ouvrage : le récit de la débâcle du groupe para-militaire rasta de Henry Claudius le 16 Juin 1960. Elle fouille tour à tour les registres d’Etats Civils, de cadastres, ou les journaux d’époques, mène de véritables enquêtes de voisinage à la recherche d’éléments ou d’indices pour établir, confirmer ou infirmer une nuée de thèses, d’hypothèses et de déductions qu’elle développe. Hélène Lee s’impose de fait comme une imminente et informelle spécialiste des questions historiques et sociologiques des questions ayant trait au rastafarisme.

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