Compactée en 626 pages, cette biographie détaillée de Marcus Garvey vient éclairer le grand public sur ce personnage indissociable de la culture reggae roots. Considéré comme un prophète du rastafarisme et souvent cité dans des œuvres musicales, cet éminent militant de la condition Noire ne bénéficiait pas d’une biographie française efficiente jusqu’à la parution de cet ouvrage . Et puisque les autorités officielles de la première partie du XXème siècle ont tout fait pour occulter son existence et la portée de son engagement, cela revient à admettre implicitement toute la puissance de son message et la force de son œuvre. Le travail de Colin Grant permet désormais de l’appréhender dans toutes ses dimensions.

Le souvenir de l’esclavage imprégnait encore la société jamaïcaine lorsque naquit Marcus Garvey le 17 août 1889. Son enfance auprès d’un père ouvrier autodidacte, autoritaire, issu de la première génération postérieure à l’affranchissement de l’esclavage, détermina un irrépressible besoin de connaissance, de culture mais surtout de justice et d’égalité. La société jamaïcaine était alors régie par les distinctions de couleur de peau, et son enfance baigne dans le souvenir vivant de l’oppression. Marcus Garvey vit un traumatisme avec l’expropriation injuste de son oncle. Cet évènement fondera son besoin de lutte et de reconnaissance sociale. Devenu à 19 ans compositeur typographe, Marcus Garvey ne vit qu’une échappatoire à l’exiguïté morale ainsi qu’à la récession qui frappe la Jamaïque en 1909 : suivre l’exode avec 13 000 de ses compatriotes vers le Panama. Résolu à parfaire son instruction, il prend en 1912 la direction de Londres où il constate un racisme très virulent. Il y constitue le début d’un réseau de personnes influentes et d’intellectuels panafricains comme Duse Mohammed Ali qui fut son maitre en propagande. Son combat pouvait dès lors connaître une destinée planétaire : New York et la Harlem Renaissance deviendraient le fief de l’Universal Negro Improvement Association, la Black Star Line cristalliserait toute la fierté Noire, et l’utopie d’autosuffisance pourrait se concrétiser. Marcus Garvey prophétisant l’avènement d’un souverain africain allait se parer d’une posture mystique. Mais comme souvent, un héros des opprimés ne pourrait connaître qu’une existence controversée à l’épilogue tragique…

Marcus Garvey semble avoir été mu par un incommensurable besoin de connaître le monde pour mieux percevoir sa condition et mieux définir sa vision politique. Il visite 36 états en 6 mois de voyage aux Etats-Unis en 1916 : la découverte de la ségrégation, des lynchages et des relents esclavagiste le persuade, en plus de son besoin personnel de reconnaissance, de se battre pour vivre dignement et obtenir des droits civiques. Pour lui, l’idée de ne pas pouvoir aller où bon lui semblait était impensable et l’Amérique, tout en lui facilitant un territoire idéal pour le développement de l’UNIA, ne manqua pas de réagir face à la crainte suscitée par une organisation Noire subversive et efficace. Aux USA, une très grande virulence des propos et une formidable émulation des idées étaient la norme. Idéologues et prédicateurs se livraient une guerre sémantique sans merci pour conquérir leurs adeptes. Les discours incendiaires furent la norme dans une extrême violence. Leurs desseins reposaient autant sur la lutte sociale qu’ils ne s’établissaient sur leur propre ambition. Cette dualité entre l’égocentrisme et une quête d’idéal discrédita pour certains l’œuvre de Marcus Garvey. Ces principes d’entraide, de développement matériel et culturel de ces membres furent une émulation considérable pour les afros-américains et une entreprise audacieuse et légitime.

Ce livre rapporte l’aspect spectaculaire des meetings avec leurs charges émotionnelles induites par le caractère spirituel de leur mise en scène. Les excès de Marcus Garvey sont aussi épinglés, avec notamment son goût pour le décorum impérial et les fastes surannés. Pourtant, c’est bien grâce à son expérience d’homme de la rue qu’il sut rallier l’opinion publique Noire à sa cause. Visionnaire doté d’une éloquence savamment travaillée, Marcus Garvey fut un maitre en propagande en s’arrogeant un droit de cité grâce à ses divers journaux. Cette audace permanente l’incite à s’insinuer dans les évènements de la marche du monde en ayant l’ambition d’unir tous les Noirs et de devenir leur leader. Il parvient ainsi à se faire décerner le titre de ‘’Président des Noirs’’ le 31 août 1920. Cette même année, l’UNIA rédigea les 54 articles de la Déclaration Universelle des Droits des Noirs. Fort de ses convictions d’autosuffisance, il développe aussi les services et les commerces au sein de sa communauté avec un mot d’ordre : ’’défendre, aider, éduquer’’. Mettant ainsi en pratique ses convictions tout autant qu’une formidable ambition personnelle, il met à flot la première compagnie maritime Noire du monde, la Black Star Line. Il amorce la mise en pratique d’une alternative à l’enfer que vivent les afro-américains en proposant le retour en Afrique des volontaires. Ce concept de rapatriement devrait se populariser pour devenir une des préoccupations du mouvement rasta dans les années 70.

Marcus Garvey a su agir à son époque en considérant l’importance de la géopolitique. Induite par le fracas des idéologies, les tempêtes de l’Histoire devaient aussi se répercuter en Afrique. La crainte que le Garveyisme suscita auprès des gouvernements n’était que le commencement du mouvement mondial de libération de lutte anti-colonialiste qui devait germer après la seconde guerre mondiale. Le plus troublant au terme de cette biographie, est de réaliser que le message de Marcus Garvey a pris une ampleur qu’il n’avait pas anticipé. Le Black Panter Party et le média que constitue le reggae-roots émanent d’une certaine mesure de la doctrine de Marcus Garvey.

Loin d’être une apologie de Marcus Garvey, La nègre au chapeau n’en est pas moins une excellente biographie. Ce texte n’occulte pas les questions sensibles permettant au lecteur de se faire une opinion et d’approfondir sa connaissance de sujets délicats. Le radicalisme, le nationalisme, le patriotisme anglais, le rapprochement effarant avec le Ku Klux Klan et l’hostilité de Marcus Garvey envers Haile Selassie font partie des thèmes polémiques ici abordés. Nombre de faits semblent à bien des aspects paradoxaux et il est nécessaire d’établir une critique des évènements ici parcourus et des doctrines abordées. Les amateurs de Chester Himes ou de Claude McKay se retrouveront dans ce document traitant du monde tel qu’il était au début du XXème siècle avec ses courants de pensée et leurs violents affrontements.

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