Près de 60 ans après sa parution, il était naturel pour les spécialistes francophones du rastafarisme de porter leur attention sur le rapport officiel jamaïcain paru en 1960. Publié à Kingston, il a été rédigé par des chercheurs de l’université de West Indies. Cette seconde étude documentant officiellement le rastafarisme était uniquement disponible dans sa langue d’origine. Les excellentes éditions Natty Dread y ont remédiée en éditant cette première traduction française.
Intitulé initialement The Ras Tafari Movement in Kingston, ce rapport a été commandé par les autorités jamaïcaines de l’époque. Son instrumentalisation a profité à des intérêts multiples, mais a contribué à la reconnaissance publique du rastafarisme. Il s’articule autour de son observation, de la description de son organisation, et de la recherche de ses aspirations. Riche d’enseignements, il a été écrit précipitamment dans une période où l’opinion publique blanche ressentait une vive hostilité à l’égard de ce culte et de ses adeptes. Ces 3 auteurs ont élaboré leur travail sur un hâtif et succinct travail d’enquête de terrain. Selon Horace Campbell, auteur lui de Rasta et résistance, ce rapport concis a été écrit dans un contexte où ‘’des blancs racistes réclamaient des mesures draconiennes à l’encontre des rastas’’. Les véritables motifs de sa rédaction officielle divergent donc : soit établir une description sociale et historique du rastafarisme, soit déterminer ses forces et ses faiblesses afin d’en altérer ses capacités et contrer ses agissements. Dès lors, il est concevable d’imaginer le dessein des auteurs, analyser et se renseigner sur un mouvement subversif synthétisant les aspirations et les revendications de la société d’alors.
En 1960, après une trentaine d’années d’existence, la montée du rastafarisme dans la population jamaïcaine était inexorable. L’état s’inquiétait donc de l’évolution de ‘’ce mouvement imprévisible et séditieux’’, selon Thibault Ehrengardt qui établit une préface absolument parfaite pour la contextualisation de ce texte. MG Smith, l’un des trois auteurs, enseignait l’anthropologie mais il avait aussi été formé aux pratiques de renseignement militaire au cours de la seconde guerre mondiale. Le rastafarisme aurait pu contribuer à un bouleversement de l’ordre établi, d’autant que la société jamaïcaine venait d’être ébranlée par les vicissitudes révolutionnaires et violentes de Claudius Henry. Les autorités et la haute société blanche ne le réduisait plus à un culte de millénaristes marginaux, mais redoutaient toute sa puissance révolutionnaire. Le gouvernement craignait les débordements et la puissance contestatrice de ce culte officieux qui suscitait l’adhésion de plus en plus de sufferers au terme des années 50. Les autorités éprouvaient les plus grandes difficultés pour pouvoir négocier avec des représentants rastas, voire d’orienter ce mouvement acéphale afin de le manipuler voire de le contrôler. Indéniablement, le rapport en présence suscite la polémique ; à sa lecture, on comprend le but inavoué : anticiper les conséquences pour l’ordre établi d’un mouvement conséquent et très instable.
Il est difficile pour un non initié à ces problématiques de discerner l’objectivité et la désinformation que contient ce document. Si l’on y parvient, certains éléments factuels peuvent fournir de précieux éléments de connaissance. En revanche, certains avis énoncés peuvent conduire à une appréhension de la situation clairement orientée par les auteurs. La volonté de discréditer et de diaboliser le rastafarisme apparait évidente. Comme il est difficile de discerner les contre-vérités, il faut donc être vigilant à sa lecture, et faire preuve d’esprit critique. Il amène à l’appréhension de notions historiques, mais il apparait indispensable de disposer de plusieurs sources de connaissances pour une meilleure analyse de ce sujet et mieux comprendre son cheminement.
En Jamaïque, l’avènement d’une doctrine originale et endogène favorisait la germination d’une culture vigoureuse et luxuriante. Ce culte original que tentait d’endiguer l’establishment devait devenir Le moteur d’une musique aux répercussions internationales. Le rastafarisme ne pouvait supporter de carcan, le reggae, indissociable de ce phénomène populaire insulaire, devait inexorablement exploser. Ce rapport ne pouvait pas l’imaginer.






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