La Jamaïque n’étant pas la carte postale idéale que l’on s’en représente, il est nécessaire d’assimiler le contexte économique pour appréhender au mieux la teneur des propos politiques et sociaux qui émanent de la culture Yardie. Comme possession coloniale, la Jamaïque fut administrée par l’empire espagnol, avant qu’il n’en abandonne la tutelle à la couronne d’Angleterre en 1655. Christophe Colomb avait le premier posé pied sur cette luxuriante île des Caraïbes, et à en revendiquer sa propriété le 3 mai 1494. Dés lors, les espagnols s’étaient appliqués à asservir et à exterminer les autochtones, les malheureux Arawaks, arrivés sur l’île en 700 avant JC en provenance des côtes actuelles du Venezuela. La pénurie de main d’œuvre fut le triste corollaire des exactions des colonisateurs, puisqu’il ne restait plus que 74 Arawaks en 1611. On intensifia alors la traite d’africains déportés pour les contraindre à l’esclavage. Lorsque les anglais prirent possession de l’île, les ports jamaïcains servaient de première escale pour le ravitaillement des navires esclavagistes affrétés au commerce triangulaire et faisaient aussi office d’ultime destination pour les plus virulents des captifs.

       Lorsque l’indépendance se fit effective en 1962, la Jamaïque pensait s’affranchir d’une quelconque mainmise impérialiste et s’imaginait voguer paisiblement vers les cieux de l’autonomie et de la prospérité. Son positionnement géographique, son climat tropical et la variété de son relief favorisent, malgré quelques ouragans récurrents, le tourisme et l’agriculture, alors que le sous-sol, riche en bauxite, permet à l’industrie minière de ce pays d’être le quatrième producteur mondial d’aluminium. En 1962, donc, l’administration du pays fut prise en charge par le parti populiste et conservateur d’Alexander Bustamante, le Jamaïca Labour Party qui appliqua une politique de droite favorable aux plus nantis. Cette formation politique, aux opinions réactionnaires et répressives envers les adeptes du rastafarisme, favorisa aussi l’émergence d’une classe moyenne en Jamaïque. Mais le désenchantement gagna vite la population rurale, qui afflua vers les villes tandis que ses conditions de vie se faisaient de plus en plus difficiles. La survie devint vite une lutte quotidienne : les gens perdirent leurs repères moraux. La violence et l’économie parallèle pouvaient dés lors se développer sur le fertile terreau de la misère galopante.

       C’est dans ces conditions que naquit l’espoir d’une alternance politique, effective en 1971. Le People’s National Party, organisation plutôt progressiste à laquelle les rastas accordèrent leur confiance, puis favorisèrent l’élection, prit les rênes du pays en mettant à sa tête Michael Manley. Celui-ci ne tarda pas à se mettre dans le collimateur de l’oncle Sam, qui voyait d’un très mauvais œil l’application d’une politique sociale, initiée par un pays résolu à prendre en main son destin, en contradiction avec les intérêts et les dogmes américains. Les effets de la politique menée par ‘’Joshua’’, sobriquet dont les rastas avaient affublé le premier ministre, furent pourtant bénéfiques dans les années 70. Ce dernier œuvra au bien public en nationalisant les banques, les moyens de production agricoles et industriels et en redistribuant les richesses pour la santé et l’éducation, et créant de fait un modèle de prospérité dans les Caraïbes. L’espérance de vie s’accrut, des progrès sociaux furent effectifs, l’illettrisme déclina et tout le pays semblait engagé vers un nouvel essor. C’était malheureusement sans compter sur le choc pétrolier de 1973 et de ses implacables répercussions : la multiplication par quatre des coûts de production ! Dénuée d’industrie hydro-électrique, la Jamaïque souffre de carences énergétiques, tant et si bien que l’envolée du coût des hydrocarbures eut des conséquences désastreuses sur son économie. Les productions mécanisées ainsi que les transports furent affectés, le prix des biens et des denrées s’envola. Michael Manley poursuivit tant bien que mal sa politique d’équité sociale, mais son financement devint impossible en 1976. Une aide extérieure s’imposa, et la dernière alternative fut de répondre aux sirènes des prêteurs de fonds occidentaux, et d’un organisme mondial, le Fond Monétaire International. Arguant de la souveraineté de son peuple, Michael Manley se montra réticent mais dut se résoudre a passer ces accords financiers. La fin des illusions tiers-mondistes prit ainsi  fin en Jamaïque le 28 Mai 1980. Déstabilisé de l’extérieur par de puissants intérêts capitalistes, le pays retombe dans le giron conservateur du JLP de Bustamante, ami proche de Reagan et de George Bush « Senior ».


       La Jamaïque dans l’étau du FMI, ouvrage succinct et très abordable aux non-initiés (et ce n’est pas un délit de l’être), permet aux réfractaires des notions d’économie d’appréhender les causes et conséquences de l’application du rapport de force imposé par les puissances occidentales aux nations du tiers-monde. A partir d’un cas particulier, ce livre permet d’élargir la perspective de la situation actuelle  du tiers-monde, et de comprendre certaines causes qui le rendent exsangue. Des statistiques éloquentes, des images et des comparaisons toujours judicieuses rendent la centaine de pages de ce précieux opuscule, qui frappe l’esprit à bon escient, idéal pour comprendre le mécanisme de paupérisation du village global, initié par les puissances occidentales, et ce, sous couvert d’arguments fallacieux…

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