Consacrer sa vie à bâtir une œuvre sacralise forcement l’artisan qui en est l’auteur. En 2005, Don Winslow alimentait avec La griffe du chien, une bibliographie entamée 15 ans plus tôt. Celle-ci débouchera en 2019 sur La Frontière, dernier acte d’une trilogie dantesque alimentée auparavant par Cartel. 2300 pages d’une violence sidérante retracent un demi-siècle d’histoire de la contrebande, du contrôle et de la répression du trafic de drogue en Amérique. Très bien renseigné sur cette réalité, Don Winslow s’octroie avec talent des échappées romanesques qui tendent à le protéger du danger que font peser sur lui les organisations criminelles. Unanimement reconnu, cet auteur majeur de la littérature policière américaine, bénéficie d’une crédibilité absolue pour appréhender et décrire les méandres transnationaux des cartels de drogue mexicains.
Don Winslow met en scène sur une période de 25 ans Art Keller, un superflic antidrogue qui voue son existence à venger l’un de ses collègues assassiné en service au Mexique à la fin des années 70. L’histoire lui désigne comme adversaire Adán Barrera, l’impitoyable parrain du cartel de Sinaloa inspiré par un personnage réel. La carrière d’Art Keller le propulsera jusqu’au sommet de l’administration anti-drogue américaine d’où il sera à même de contrer la puissance phénoménale du crime organisé. Il abime pour cela sa propre existence, parvenant à son dessein au prix d’une véritable hécatombe et de sacrifices incroyables.
En romançant cette saga, Don Winslow vulgarise les aspects géopolitiques, sociaux, historiques, économiques et militaires qui concernent la problématique des cartels. De la campagne mexicaine jusqu’à la haute finance internationale, des gangs des bidonvilles à la Maison Blanche, ce récit infiltre un milieu aux intérêts tentaculaires. Au cours de ces trois tomes, une suite ininterrompue de vendettas s’enchaine avec pour seule échappatoire la mort systématiquement violente des victimes. Ici l’inhumanité rivalise avec la barbarie dans une outrancière violence répercutée dans de bouleversantes scènes de tortures et d’exactions. Pourtant Don Winslow ne livre pas en pâture des émotions morbides. Il s’applique à mêler le destin d’une multitude de personnages en approfondissant les descriptions de leurs composantes psychologiques et de leurs déterminismes sociaux. Se bousculent dans cette comédie humaine des monstres d’immoralité et de cupidité mais aussi des âmes empreintes d’humanité.
Il serait aventureux de dissocier l’aspect romanesque des composantes documentées de cette œuvre. La fiction crée un paravent pour l’auteur qui peut s’engager vers la dénonciation résolue de la criminalité. Don Winslow expose ainsi le fait que la cocaïne est le produit de l’oppression. Il s’applique à démontrer qu’elle est une marchandise de grande consommation qui sécrète des capitaux et des rapports de forces souterrains d’une puissance suprême. Dans ce texte, la prohibition crée la rareté de la drogue, qui accentue mécaniquement son cours. Des capitaux considérables sont ainsi générés,
profitant à des organisations commerciales et financières qui intègrent toutes les composantes de son blanchiment. Au-delà des corollaires sociaux, le trafic transnational perturbe toute l’Amérique et conditionne une partie de la géopolitique internationale. Il nourrit des officines occultes et facilite aussi les malversations, engendrant de la corruption et accélérant la déstabilisation de la société par la puissance criminelle. Ce récit magistral représente le point d’orgue de la bibliographie de Don Winslow. En nous offrant ces trois objets littéraires majeurs, il met à jour une réalité pernicieuse. Catastrophe sociale, atteinte aux droits de l’homme et menace pour la démocratie : les conséquences évoquées par Don Winslow dans son œuvre enseignent au lecteur les menaces qu’exerce le marché des stupéfiants. Mais au delà du fatalisme induit par le sujet, il élabore avant tout une comédie humaine captivante, qui facilite une réflexion sur les problèmes de société abordés.






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