Acculé dans une chambre d’hôpital après avoir reçu une balle dans le front, Konstantin Solm, alias Koja, allège sa conscience auprès de son voisin de chambre. Tout oppose ce sexagénaire flegmatique au hippie trentenaire qui recueille ce récit de vie avec circonspection. Dans une Allemagne en pleine réminiscence de son passé, les révélations de cet acteur actif de l’Histoire témoigne abruptement de la vertigineuse monstruosité  du XX ème siècle autant que des compromissions des personnages pour leur actes durant la guerre avec une société désormais repentie.

     C’est en un gigantesque flash back que La Fabrique des Salauds dessine la trajectoire de la famille Solm. En 1974, dans sa soixante cinquième année, Koja, le fils cadet, situe le début de son récit dans le Baltikum, région de Lettonie où résidait une minorité allemande. Son enfance dorée bascule le jour où des bolcheviques lynchent son grand père pasteur luthérien. La manière dont ce crime est perpétré conditionne l’existence de sa famille aux origines russes et aristocratiques, dont le père artiste peintre a transmis à Koja son appétence pour l’art et son histoire. Victimes de persécutions, ses deux fils échafaudent leur ascension sociale en s’enrôlant dans les services de renseignements nazis. Sortis de  la clandestinité, Hubert et Koja se rendront complice de crimes de guerres à l’Est de l’Europe. Leur accomplissement dans la hiérarchie SS précède une inéluctable rivalité, provoquée par la complexité de leurs rapports intimes vis-à-vis de leur sœur adoptive.

Projetés dans le  monde de l’espionnage international, le tourbillon de l’Histoire n’aura d’autres échappatoires pour ces deux frères que l’implacable destinée des affrontements idéologiques du XXème siècle. Dans ce récit, l’élite de l’espionnage nazi profite de l’antagonisme est-ouest pour se mettre à la disposition des services secrets occidentaux. On y approche ainsi les plus grandes conspirations de l’après guerre, et notamment d’une partie de ce que la réalité a connu sous le nom d’opération Odessa. 

     Réalisateur, scénariste et écrivain, Chris Kraus précise dans ses notes les références et les influences qui lui ont permis de signer ce roman magistralement conçu. Campé par un espion, son personnage central, sentimental et raffiné, n’en incarne pas moins le mal absolu. Sa duplicité et son apparente indolence pour les conséquences de ses actes n’occulte pas une effroyable collusion avec l’ignominie. Au gré des circonstances et des rapports de force, il précipite dans la trahison nombre d’autres personnages afin de préserver son destin et celui des femmes de sa vie. Architecte, spécialiste d’art et lui-même artiste peintre, ce polyglotte à l’incommensurable culture met ses talents à disposition d’officines allemande, américaine, russe puis israélienne. Son rôle actif le place au cœur d’intrigues internationales polarisées par les affrontements idéologiques de la guerre froide.

Sa relation avec Hub, son frère ainé, s’envenime au fil de l’évolution de leurs sentiments pour Eva, leur sœur adoptive qu’ils épousent successivement.Toute la complexité de leurs rapports provient ainsi de ce personnage. Recueillie par la famille Solm, le mystère de ses origines et l’amour qu’elle porte à ses frères adoptifs retentit sur leurs existences. Sa posture donne à comprendre, sans les exonérer de leur responsabilité, le cheminement intime qui favorise leurs agissements.

  On profite des 1100 pages de ce grand roman pour la subtilité de sa narration. Cette fiction  basée sur des faits réels implique des personnages historiques et des faits concrets dont l’authenticité est documentée. La Fabrique des salauds met en scène d’incessants revirements. Chris Kraus élabore une trame méticuleuse qui repose autant sur les paradoxes des situations que sur la duplicité des personnages. Leur complexité donne ainsi à discerner les nuances de leurs postures dans le cours manichéen de l’Histoire. Chris Kraus met en scène les raisonnements parfois immoraux qui conduisent vers des résolutions bien plus conditionnées par l’intérêt personnel que par l’idéologie. Cette fresque décrit ainsi la destinée qui préside à l’évolution des décisions et des comportements de personnages auxquels le recul de l’histoire donne pourtant un jugement implacable.

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