Eté 2003. Alors que la France fléchissait sous le poids de la puissance des infrabasses de la première génération française de groupe de dub, un journaliste venait rappeler à chacun le sens littéral de ce terme générique. Seul à la destinée de sa revue mythique, Thibault Ehrengardt faisait paraitre dans le numéro 19 de la revue Natty Dread un dossier sur King Tubby, l’un des inventeurs du dub. Il édite le complément rêvé a ce dossier 16 ans après, et complète l’image parcellaire de cet  acteur ingénieux du son jamaïcain des 70’s. Son enquête minutieuse validée par sa famille, voici le livre inespéré sur un personnage énigmatique, dont le mystère de la cause de la mort  violente en 1989 ploie sous une implacable omerta.

     Imprégné du savoir faire transmis par des techniciens de son entourage, avide de connaissance et naturellement curieux, Osbourne Ruddock alias King Tubby a excellé dans chacune de ses activités. Né  le  28 janvier 1941,  ce touche à tout électronique a engendré une évolution déterminante dans le travail de studio et de mix d’enregistrements de reggae. En tirant la quintessence de ses capacités,  il s’est accompli professionnellement et a obtenu une reconnaissance artistique et sociale. Son sens de la débrouillardise et son intelligence pratique l’ont conduit à réparer des radios et des appareils électroniques au début des années 60. Il a développé par la suite son propre sound system, le King Tubby’s Hi Fi. Il est aussi devenu l’un des ingénieurs du son les plus réputés de Kingston, en enregistrant des parties vocales et en mixant des enregistrements devenus pour certains morceaux des classiques du reggae roots. Tubby a mis son savoir faire au service d’élèves émérites, avec pour le plus talentueux d’entre eux Scientist, alors que le plus célèbre,  Jammy a constitué l’un de ses plus grand rivaux dans les années 80.

     King Tubby était doté d’un esprit logique et ingénieux. Il est admis qu’il fut le meilleur sonorisateur de sessions de son époque. Il a innové en permanence afin d’améliorer ses soirées comme son matériel de studio et les  méthodes d’enregistrement qui en résultaient. Il a acquis le titre informel de ‘’king’’ après avoir fait de King Tubby’s Home Town  Hi Fi le sound system le plus apprécié de toute la Jamaïque. Son association en 1968 avec le meilleur deejay de l’epoque, U Roy, l’a hissé au sommet de la mythologie du reggae au début des 70’s. Cette association est assurément parmi les plus mythiques de tous les temps. Avant-gardiste dans l’emploi de matériel pour ses soirées, Tubby bricolait même une radio qui interférait parfois avec les ondes de la radio nationale.

     Ingénieur du son doté d’une compréhension intuitive de son métier, il fut parmi les premiers à destructurer et à réagencer  la musique enregistrée. En donnant corps à cette matière sonore, le dub, Il a acquis la légitimité d’un véritable artiste. ‘’Tubby n’est pas l’unique Dub Inventor, mais il demeure le dub master, le détenteur de l’âme du roots’’. C’est ainsi que Thibault Ehrengardt  résume l’impact du travail et de la notoriété acquise par Tubby au fil de son parcours. Proche de musiciens emblématiques de l’histoire du roots, certains à l’aura magnétique tels que Yabby You ou Augustus Pablo, il a favorisé l’essor du Flying Cymbal. Ce style de jeu de batterie caractéristique d’une époque a facilité le succès de Johnnie Clarke. De nos jours, le travail de studio de King Tubby représente une certaine conception du reggae roots, celle que préfèrent les passionnés underground du genre.

     La mère de Tubby a été inspirée par un président du Libéria, Tubman,  lorsqu’elle a affublé son fils de ce célèbre sobriquet. Devenu adulte, la personnalité de celui-ci a échappé aux stéréotypes et aux idées reçues. Rigoureux, sans fantaisies et très méthodique, ce personnage énigmatique semblait inspirer une grande austérité, ne présentant même aucune propension à l’usage de psychotrope largement répandu autour de lui. Pourvu d’une nature loyale, il semble acquis qu’il se comportait honnêtement et qu’il rémunérait les artistes qu’il employait, ce qui était loin d’être une généralité en Jamaïque à cette époque.  Son entourage s’accorde à dire qu’il affectionnait le jazz et la musique classique, et qu’il pouvait se montrer particulièrement dur avec sa femme.

      Politiquement ‘’non aligné’’ sur les deux factions politiques rivales, Tubby devait s’accommoder des membres du gang Spanglers (PNP) qui exerçait sa suprématie sur Waterhouse, son quartier de résidence d’où il ne sortait que très rarement.  Son destin est cependant étroitement lié à la violence. Préservé des assauts des gangsters grâce au respect que  son statut lui conférait, il a subi une attaque à main armée de son domicile à laquelle il a riposté arme au poing, avant de tomber sous les balles le 6 février 1989 a l’âge de 48 ans. Le respect que la communauté lui vouait pour son apport culturel ne l’a finalement pas préservé de cette mort violente. A la tête de labels digitaux viables, Tubby avait su appréhender les années 80 en poursuivant ses activités avec réussite sur 3 décennies, là ou les producteurs emblématiques du reggae ne surent pas s’adapter à l’évolution technique et musicale jamaïcaine.

     Tubby est mort avant d’avoir ouvert son nouveau studio. Il l’avait envisagé comme un mode de production intégral et totalement autonome. Même s’il semble avoir mené ses rapports professionnels avec loyauté, quelques ennemis irascibles auraient pu souhaiter qu’il disparaisse. Alors que de nombreux mobiles sont envisageables pour son meurtre, l’auteur évoque, entre d’autres, l’hypothèse d’un trafic de royalties. Une profonde omerta plane encore aujourd’hui sur la réalité des faits. Plus de 30 ans après sa mort, le commanditaire éventuel de cet homicide profite de la crainte qu’il semble susciter, alors que la police a abandonné ce dossier. Un délinquant de bas étage a perpétré froidement ce crime, récupérant quelques objets d’une valeur insignifiante, et créant un vide sidéral dans la communauté musicale depuis ce jour funeste.

     Fidèle a son style, Thibault Ehrengardt  signe de nombreuses fulgurances au cours de ce récit, décrivant notamment le reggae comme ‘’cet enchâssement mystérieux du duo basse batterie, cette arythmie qui l’espace d’un instant donne la sensation envoûtante de basculer dans le vide’’. Cet auteur, l’un des meilleurs chroniqueurs de l’odyssée du reggae qu’il puisse être donné de lire, a disposé pour cet ouvrage d’archives iconographiques qui impressionnent partout dans le monde.  En Angleterre, patrie exogène du reggae, sa revue Natty Dread était même parvenue à conquérir les plus rigoristes des lecteurs grâce à son intransigeance et sa rigueur éditoriale. Les seuls documents dont il a disposé sont donc des photos parfois inédites,  des extraits de presse, ainsi que les productions  qui attestent des précisions liées aux enregistrements.

     Mais pour élaborer ce récit, il a dû se heurter au manque d’entrain des contemporains de Tubby. Beaucoup d’entre eux voulurent monnayer leur témoignage, ce qu’il a refusé en vertu des règles journalistiques élémentaires. Devant ces réticences et le caractère approximatif voire aléatoire de certains propos, il nous  présente un récit qui n’est pas une biographie chronologique, mais l’Histoire de King Tubby relatée au travers du prisme du récit de la rédaction de ce livre. Il a par la suite recoupé les informations de différentes sources et périodes, des témoignages pour créer avec rigueur un document crédible et cohérent, validé par la famille de Tubby.

    L’existence de King Tubby peut faire figure de contre histoire du reggae. Car bien loin des stéréotypes et des idées reçues sur la culture jamaïcaine, on peut parcourir ce document sans y croiser l’impérieuse stature de l’icône du reggae. Car il existe une infinité de facettes à l’odyssée de la culture populaire jamaïcaine, et Bob Marley  ne se reflète pas sur chacune d’elles… Pierre angulaire de la culture roots, mythe d’une culture endémique aux résonnances universelles, King Tubby a aussi favorisé l’essor de la musique populaire mondiale en déstructurant la musique enregistrée, et en anticipant la culture électronique du recyclage sonore : le remix.

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