C’est sous l’égide du magazine reggae Natty Dread que la première histoire de la Jamaïque a été édité en français depuis 150 ans. Alors que ce joyau des Caraïbes n’a obtenu sa souveraineté politique seulement en 1962, son parcours historique prend des allures d’épopée dont le cours s’est accéléré le 13 mai 1494. Alors que la chronologie de cette nation singulière se résume à une rivalité entre les grandes  puissances impérialistes que furent l’Espagne, l’Angleterre, la France et à une moindre mesure le Portugal et les Pays-Bas, la grande fresque que constitue son cheminement depuis 5 siècles s’intègre dans l’Histoire coloniale européenne.


       La découverte en 1494 de la Jamaïque fut l’œuvre de Christophe Colomb. Les victoires espagnoles de 1492, avec l’expulsion des Maures de leur royaume et leur expansion territoriale, leur procura une supériorité géopolitique qui attisa la jalousie et suscita les convoitises de ses rivaux. De fait, la période la plus obscure de l’histoire de l’île de « Iamayca » correspond au siècle et demi de domination ibérique. L’hégémonie espagnole céda sa place à l’Angleterre, son concurrent direct et son ennemi invétéré sur les mers. Les Anglais apportèrent leur modèle de domination sociale, avec à leur tête des officiers qui, pour certains, créèrent des plantations. Les colons anglais importèrent aussi les clivages politiques du XVIIème entre royalistes et républicains.

               Le XVII siècle marqua une période d’intense activité provoquée par les trafics des boucaniers. Interlope et clandestine, Port Royal fit office de capitale jusqu’au 7 juin 1692, funeste journée où un séisme ravagea l’île. Ce cataclysme obligea ses survivants à reconstruire une ville nouvelle, en déterminant l’implantation actuelle de Kingston. C’est à cette période que la domination anglaise se fit plus pressante alors que la guerre économique faisait rage entre les grandes puissances commerciales et alors que les activités des flibustiers, puis des pirates, déclinaient. La Jamaïque se consacra par la suite à la culture de la canne à sucre, ce qui la conduisit à une période de prospérité économique. L’abolition de l’esclavage et l’envolée des coûts de fabrication et des contraintes d’exploitation marquèrent son déclin au XIIIème siècle.

       Cette île, comme tous les territoires annexés, n’a jamais été colonisée par philanthropie. De 60 000 habitants en 1494 à seulement 74 âmes en 1611, le génocide des Arawaks, ses premiers habitants, le prouve. Ces autochtones menaient une existence paisible à l’arrivée des premiers Espagnols, mais ils furent irrémédiablement exterminés. Cette île luxuriante servit dans un premier temps de base arrière et de réservoir de matières premières pour les conquistadors et fut exploitée comme une escale d’approvisionnement, notamment pour l’abondance de ses vivres et pour son coton prolifique qui fournissait des toiles pour les navires. Dans un premier temps négligé par les Espagnols pour sa pauvreté géologique, on ne tira véritablement de richesses économiques de l’île que sous domination anglaise, lorsque la production du sucre prit une tournure quasi-industrielle. 1655 marque la capture définitive de l’île par les Anglais qui la mènent vers une ère de prospérité en la consacrant comme la colonie la plus rentable du Royaume-Uni après une longue période d’instabilité et un état de quasi guerre civile.

       La Jamaïque s’est bâtie sur la violence de ses envahisseurs respectifs, mus par les guerres européennes et secoués par d’incessantes luttes d’influences pour le contrôle de l’île. Son positionnement stratégique sur la route du Nouveau Monde, son climat propice à l’élevage bovin (idéal pour le cuir), ainsi que ses grandes variétés agricoles (pratique pour les tisserands et les vivres), en firent une escale de choix pour les navires en transit sur la route de l’Amérique. C’est une lente évolution qui la conduisit vers une relative prospérité alors que ce paradis terrestre fut constamment menacé par la vénalité et la cupidité des envahisseurs. Les français ne furent pas en reste, en effectuant régulièrement des incursions depuis leur possession de St Domingue, ex-Hispanola et aujourd’hui Haïti. Par rivalité économique et pour s’approprier des esclaves, des outils et des machineries agricoles, ils pillèrent et ravagèrent les plantations anglaises, notamment le 16 mai 1688.

       Toutes les aventures humaines recèlent de personnages hors du commun. Pays exotique par excellence, la Jamaïque n’est en manque ni de héros ni de récits légendaires. C’est ainsi que le destin du peuple marron rentre dans l’Histoire dès 1517. Utilisés comme chasseurs de gibiers par les premiers colons espagnols, ces Africains déportés et réduits à l’esclavage qui étaient pour certains issus de la tribu des Comorantins, jouissaient là d’une semi-liberté. Elle leur permit de découvrir et de s’approprier l’intérieur des terres. Certains d’entre eux se sont émancipés pour se rassembler au sein d’une peuplade de farouches guerriers. Leurs leaders qui eurent l’occasion de se trouver à la tête de mouvements insurrectionnels avaient pour nom Cudjoe, Quao ou Tacky. Misérables mais libres, aucune répression n’en vint jamais à bout. Ils étaient devenus des ennemis insaisissables, tout en ayant élaboré des techniques de guérilla faites d’escarmouches, de harcèlements et d’embuscades. Les anglais leur accordèrent une relative indépendance en leur abandonnant une partie de l’île, ce qui eut pour conséquence que les Marrons devinrent une sorte de classe sociale qui méprisait les esclaves. Le traité du 11 mars 1739 les assimila à la population coloniale, même s’ils vivaient dans leur enclave, et les obligea à se constituer en mercenaires et en chasseurs d’esclaves en cavale dès que la situation leur imposait. Alors que ces hommes traqués devinrent des prédateurs, ce traité indiqua insidieusement la rupture de l’unité des Africains et marqua un terme à plusieurs décennies d’insoumission et de résistance violente. Les flibustiers contribuèrent aussi à leur manière à la construction du pays. Le développement qu’ils insufflèrent à l’île ne semble pas négligeable, même s’ils participèrent à cet enrichissement grâce au commerce de la débauche et du vice. Alimenté par « un flot de richesse », Port Royal est ainsi décrit au XVI siècle comme une « foire perpétuelle ». Les flibustiers colonisèrent l’Ile de la Tortue en 1632 et constituèrent aussi une menace sérieuse pour la pérennité du commerce espagnol. Leur système social alternatif au modèle impérialiste et colonialiste, certes violent mais plus équitable, représente toujours l’archétype d’une société autogérée. Les boucaniers abandonnaient pour cela leur identité et formaient une nation informelle où chacun adoptait la fonction qui s’imposait à lui, adoptant ainsi un modèle social proche de celui du phalanstère. Les portraits de ces aventuriers, parfois en cavale et souvent repris de justice, que furent les flibustiers, puis les pirates tels que Barbe Noire, Mary Read ou Ann Bony nous montrent des personnages hors du commun.

       Si la découverte de l’Amérique précipita l’humanité vers une ère nouvelle dans ses composantes politiques, économiques, morales, éthiques et philosophiques, la Jamaïque représente l’exemple parfait du résultat de ces évolutions. Ce pays symbolise à sa manière la mondialisation, qui fut une cause et une résultante du système marchand européenLes modes de résistances militaires et diplomatiques avec les techniques de guérilla et de répression comportent des analogies frappantes avec les conflits coloniaux du XXème siècle. Le trafic d’êtres humains fut une activité économique utilisée pour le peuplement du nouveau monde. L’esclavage suscita des questionnements philosophiques et théologiques dont les conquistadors ne firent cependant aucun cas pour l’asservissement des indigènes. Ils établirent leurs succès grâce à leurs ruses et leur supériorité militaire (dus aux armes à feu, aux chiens et aux chevaux.), et au prétexte intemporel d’évangéliser et d’éradiquer les infidèles, celui de « soumettre pour convertir ». La Controverse de Valladolid n’eut qu’un effet relatif et le commerce triangulaire fut une activité des plus lucratives pour ses investisseurs. Comme une annexe des politiques et des relations continentales, l’histoire jamaïcaine se ressent des répercutions des politiques étrangères des nations européennes. L’auteur déborde d’ailleurs du cadre strictement lié au thème pour assimiler les liens de cause à effet entre les évènements, comme la prise de pouvoir de Cromwell en Angleterre ou l’indépendance d’Haïti. Il aborde les rivalités commerciales qui conçoivent les alliances de circonstance entre les nations, et décrit aussi le droit et les lois différents sur place des réalités européennes, imposés par les mœurs et l’exigence des situations.

     Classé par thèmes, chacun des chapitres de cet ouvrage, qui s’achève au milieu du XIXème siècle avec l’abolition de l’esclavage, s’imbrique et se recoupe de sorte à constituer une trame chronologique. Sa mise en page est rendu attrayante par son côté enluminé, à la façon d’un grimoire, ainsi que par la richesse de la reproduction des gravures, parfois saisissantes, qu’il contient. Ce travail sérieux, méticuleux dans ses recherches, que seuls les universitaires peuvent réellement juger pour sa qualité intrinsèque, a le mérite d’apporter une connaissance approfondie de ce dont il traite auprès des passionnés de culture jamaïcaine. 
      
       Sur place, les ruines coloniales affleurent, parait-il, et dévoilent l’histoire d’une île dont les turpitudes du passé ne doivent pas figurer au rang de préoccupations pour ses habitants. L’auteur de ce magnifique ouvrage peut ainsi s’enorgueillir d’apporter sa contribution à la propagation de la mémoire jamaïcaine et à la transmission historique, ce qui s’avère essentiel à la cohésion d’une nation construite dans le sang et la violence. 

Laisser un commentaire

Tendances