Le processus d‘évolution de la musique yardie, aussi riche fut-il de musiciens d’exception, a vécu dès la fin des années 50 le retour au premier plan d’une pratique ancestrale. Vieux comme le monde, la remise au goût du jour de l’art de déclamer et de scander des lyrics en rythme, a connu avec les deejays un succès irrémédiable. Celui-ci, au terme d’une hybridation interculturelle planétaire, a même débouché un peu plus tard sur le rap. Fort de ce constat, Jérémie Kroubo Dagnini et Éric Doumerc ont effectué une immersion dans cette scène musicale en se concentrant sur l’essor pris par ce courant musical dans les années 70.

Cet ouvrage, destiné principalement aux fans de musique jamaïcaine, se divise en deux parties. Ecrit par deux universitaires spécialistes de la culture jamaïcaine, il propose d’abord la  biographie de 9 artistes emblématiques tels que Mickey Dread, Prince Far I ou Dillinger, Il se prolonge avec une étude relativement brève de leurs meilleurs textes, suffisamment détaillée et bien documentée. Ce volet contient tout l’intérêt de cet ouvrage : se plonger dans le contexte et la syntaxe pour expliquer le contenu de ces textes représentatifs de l’art du toasting. Ce livre détaille aussi parfois les parties musicales, en les plaçant dans le contexte de leur enregistrement, ce qui est aussi important parfois que pour les paroles elles-mêmes. Cela se vérifie notamment lorsque U-Roy remet en 1969 au goût du jour des classiques rocksteady alors désuets à cette période.

       Le rôle historique joué par U-Roy est mis en exergue puisqu’il a ouvert la voie à un bon nombre d’artistes. Les meilleurs deejays de cette génération ont été promus du rang d’agitateurs de sound system et d’amuseurs publics à celui d’artistes à part entière. Ce processus permit la commercialisation de leur musique en single puis sur des formats plus longs. Les deejays développèrent donc leurs codes, repris par leurs émules, créant de fait une filiation qui se prolonge jusqu’à nos jours. Les artistes mis à l’honneur dans cet ouvrage le sont aussi pour leur spécificité. Il apparait qu’Al Capone, chantre des interjections et des bons mots fut le premier d’entre eux à évoquer le rastafarisme dans ses morceaux. Big Youth est lui notamment cité pour sa volubilité et ses vocalises gorgées d’effets impromptus. Le regretté Prince Jazzbo est lui salué pour avoir encouragé ses auditeurs à vivre selon des préceptes moraux dignes, en évoquant notamment la nécessité de s’instruire.

      On découvre donc les qualités humaines de certains deejays par le prisme de leur écriture et une certaine approche de leur personnalité. Le contingent d’artistes qui s’illustra dans cet art vocal fut d’une créativité telle qu’elle les conduisit quelquefois bien au-delà des océans. Tappa Zukie, par exemple, bouleversa son destin en collaborant avec Patti Smith alors que Mickey Dread fit, entre autre, une carrière dans l’audiovisuel entre Miami et Londres. Prince Far I et le producteur anglais Adrian Sherwood collaborèrent dès la fin des années 70. Ils firent partie du début du mouvement qui jeta les bases du dub moderne en établissant des liens permanents entre eux, l’Angleterre et la Jamaïque Le destin des deejays trouve donc une échappatoire à leur condition avec l’appel d’air venu d’Angleterre. Ces trajectoires, pour des jeunes gens de leurs conditions, ont donc profité d’un talent et de l’ouverture vers d’autres cultures afin de poursuivre leur destin artistique. En effet avec leur questionnement permanent sur le monde et le système, il attirèrent l’intérêt d’un public occidental conquis par leur musique et par leur posture.

       On réalise qu’il est plus aisé pour les deejays de délivrer leurs message sur un ‘‘mode parlé’’, puisque la scansion permet une plus grande teneur en paroles, alors que l’harmonie prime pour une chanson classique. Entre exubérances lyriques et prises de positions, le succès des deejays repose sur les intonations qu’ils emploient et leur sens du spectacle. Sur disque, ils ont surtout  innové en enregistrant des dialogues en introduction de leurs morceaux, ce qui cause un effet de vraisemblance et introduit le sujet. Avec une tendance générale tournée vers une idéologie non violente et pacifiste, ces textes baignent dans un contexte rastafarien. Leurs thèmes oscillent entre les persécutions anti-rastas, la violence politique et l’éducation populaire des individus. Les auteurs relèvent les figures de style qui soulignent les fonctions didactiques du dj qui joue parfois le rôle de journaliste informel. Cette fonction s’applique notamment avec la fonction commémorative de leurs textes. Les auteurs citent les influences des artistes et révèlent leurs méthodes d’écritures, comme notamment l’usage de termes d’argots et d’expressions proverbiales, mais aussi et surtout l’invention et l’emploi de néologismes rastas appelés I-words.

       Ce livre dévoile par ailleurs un des épisodes méconnus de cette passionnante Histoire musicale. Il relate ainsi le conflit de 1974 entre les radios et le syndicat des musiciens. Ceux-ci souhaitaient faire interdire à l’antenne les versions deejay’s car ils n’étaient pas rémunérés pour la duplication de leur musique. L’un des corolaires de la réexploitation des enregistrements originaux fut aussi une certaine forme de la standardisation de la musique puisque plusieurs artistes pouvaient dés lors enregistrer sur le même morceau instrumental. Cette histoire des deejay’s des 70’s raconte aussi comment s’est développée une volonté politique réactionnaire dans les années 80 pour dénigrer la période antérieure.


            C’est en partant du pré acquis du rôle prépondérant joué par l’oralité au sein de la société jamaïcaine que ce livre démontre le rôle crucial joué par les deejays. Cette musique satirique et humoristique, spontanée et engagée dans son époque a révolutionné la culture populaire. En chroniquant leur histoire, leur époque et leur société, les deejays ont grandement participé au rayonnement du reggae. L’influence positive émanant de leurs textes trouve encore de nos jours un écho salvateur. En se consacrant a un aréopage de musiciens exemplaires, le duo de rédacteurs met à l’honneur leur œuvre vouée à propager de saines vibrations dans la société de l’époque mais aussi contemporaine puisque leurs succès sont intemporels.

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