Témoin de l’éclosion des groupes, des courants musicaux et des mouvements artistiques qu’il a parcouru, Don Letts mène une vie exaltante dans le sillage de personnalités culturelles majeures. Cet artiste anglais touche à tout y relate dans cette autobiographie une existence hors du commun, celle d’une personnalité attachante, insatiable créateur au service de ses idéaux.

       C’est au sein d’une famille de travailleurs immigrés jamaïcains, que Don Letts naquit en 1956 à Londres. Ayant profité d’une enfance heureuse, il se montre d’emblée reconnaissant envers ses parents pour la vie difficile et laborieuse qu’ils ont menée pour subvenir à l’éducation de leurs 3 enfants. Indépendant à 16 ans, il trouve son premier job chez Acme Attractions dans une boutique de modes branchée du milieu glam rock de la première partie des 70’s. Don Letts évolue dès lors dans les milieux anticonformistes, voire interlopes londoniens, où il tire un avantage de sa couleur de peau pour mieux s’y intégrer. Il rencontre les membres des Clash au cours de cette période, avec lesquels il partage sa connaissance des artistes jamaïcains mais surtout ses cassettes de reggae. Très marqué par les films The Harder they come, La bataille d’Alger, et par les films de blaxploitation, il réalise son premier film lors des célèbres émeutes de Notting Hill. Autodidacte, il devient de fait cinéaste. Très proche des groupes majeurs du punk rock anglais, les circonstances l’érigent en documentaliste du punk rock balbutiant avec le film The punk rock movie, préalable à une pléthorique filmographie musicale, et notamment avec les Clash. Naturellement amené à rencontrer Bob Marley, il devient proche de ce dernier lors de son exil en Angleterre. Il assiste aussi à l’avènement du reggae anglais qu’il considère avec autant d’importance que le reggae jamaïcain. Iconoclaste et touche à tout, il devient manager des Slits, et fait partie de l’entourage de Mick Jones, le bassiste des Clash. Il accompagne celui-ci dans ses aventures musicales, jusqu’à faire la tournée des stades en première partie de U2. Il insinue par ailleurs leur avoir inspiré le concept de leur album Zooropa. Il aura aussi l’occasion de mettre son savoir-faire artistique, son charisme et sa culture aux services successifs des groupes Big Audio Dynamite, Screaming Target et de Dreadzone. C’est en passant un an à New York qu’il est opportunément témoin de l’explosion du hip hop. Cette biographie s’achève en 2006, alors que Don Letts a mis sa conscience politique au service de nouvelles esthétiques.

       Culture Clash se fait l’écho d’une époque cruciale de la contre-culture. Il relate le destin absolument hors norme d’un artiste qui a été le témoin de l’évolution du reggae en Angleterre et du hip hop à New York, tout en étant le contemporain de Bob Marley et de Sun Ra ! Ce qui frappe, ce sont les circonstances historiques que Don Letts traversent et sa propension à se trouver souvent au bon endroit au bon moment.

       Il est donc aisé pour lui d’élaborer des comparaisons, comme de mettre en perspective Mick Jones et Damon Albarn, Lee Perry et Salvador Dali. Son récit multiplie les aphorismes bien sentis, parfois traduits aléatoirement. Don Letts attribue ainsi parfois les bons et les mauvais points à son entourage et peut aussi adopter une posture qui le met en évidence dans le récit, ce qui satisfait certainement son ego. Il y déploie sa conscience politique inspirée par le Black Panther ou le rastafarisme, mais avec toujours beaucoup de réserve et d’esprit critique. Cet apatride culturel invente ses propres codes pour s’exprimer, avant que ceci ne deviennent à leur tour une norme. Ceci a notamment été le cas pour Dreadzone qui a ouvert la voie à une multitude de groupe anglais de ’’fusion-dub’’. Il délivre quelques vérités qui ont valeur de conseil pour les créateurs de toutes disciplines artistiques. Cet artiste d’avant-garde, précurseur des clips vidéos, a bénéficié de la juxtaposition de la culture antillaise de ses parents et de celle du pays où a il agrandi tout en s’imprégnant de l’évolution musicale des 60’s. Cette dualité lui a ouvert l’esprit et il dénonce et contrecarre toujours avec humour et dérision le racisme dont il a été victime, que ce soit avec la police ou avec MTV.

       Cette excellente biographie a valeur d’ouvrage généraliste et s’adresse tout autant aux reggae addicts qu’aux amateurs d’underground. Car pour les lecteurs non-initiés au reggae, elle décrit tout un pan de la contre-culture, d’où son intérêt historique, même si parfois l’objectivité de son auteur peut être prise à défaut. Les commentaires historiques et culturels y rejoignent bien souvent ceux d’autres ouvrages, ce qui renforce leur pertinence. Don Letts démontre avec brio que les artistes majeurs sont ceux qui se distinguent de leur semblables pour s’épanouir avec leur différence et leur anticonformisme. Cet électron perpétuellement libre continuera assurément de défricher de nouveaux horizons artistiques toujours dans la singularité que nous lui connaissons désormais.

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