Alors que la musique se joue et s’apprécie dans l’instant, théoriser sur l’ensemble d’un mouvement musical demande des années de recherche et une étude poussée de chacune de ses composantes. En rassemblant diverses publications journalistiques, les éditions Allia se sont hissées au rang de spécialistes en matière d’ouvrages de fond. Après Bass Culture pour les reggaephiles, la culture hip-hop se munit avec Can’t stop won’t stop d’un livre de référence.
Pour mieux définir son sujet Jeff Chang relate l’histoire américaine contemporaine et populaire puisque le hip hop embrasse toute la complexité sociale des Etats-Unis. Il évoque notamment l’histoire du blues, l’urbanisme des années 50 et les premiers gangs qu’elle a généré ainsi que le rapport essentiel à la Jamaïque.
Les Block Parties seraient ainsi à la genèse d’un véritable mouvement de société, qui devait gagner la jeunesse du monde entier. Ces fêtes de quartier étaient organisées dans la première partie des années 70 sur le modèle des sound systems jamaïcains. Dans ces bals populaires, les précurseurs se nommaient King Stitt, puis U-Roy, qui embrasaient déjà les dancefloors en scandant sur la musique jouée des commentaires de différentes teneurs. Les interventions des dee-jays apparaissent aujourd’hui comme les prémices évidentes du rap, même si au même moment les Last Poets déclamaient leur prose sur un mode spoken word. Les blocks parties new-yorkaises furent donc à l’origine de toutes les innovations qui devaient constituer le hip hop. Ces fêtes intergénérationnelles, pacifistes, aux ambiances récréatives mirent en évidence l’aspect fondamental des breaks dans la musique et la recherche de leur groove par les djs, L’histoire aura retenu l’activisme de dj Kool Herk, qui cherchait à les enchaîner sur 2 platines. Les premiers scratchs devaient apparaître en 1975, puis leur application live en 1976 marquèrent une évolution décisive dans ce qui n’était encore que des prestations éphémères. Il est par ailleurs à relever que comme en Jamaïque, la musique a apporté une cadre nouveau à une partie de la jeunesse en s’érigeant en mode de vie pour les plus fervents de ses adeptes.
Alors que pour certains le Hip Hop est mort en 1980, Jeff Chang nous révèle l’histoire de Sugar Hill Records, le premier label du genre, et le pourquoi du phénomène Rapper’s Delight, enregistré en 1979 par Sugar Hill Gang, dénigré des fans véritables. L’auteur met en lumière des personnages inconnus, comme Pumpkin, le batteur qui joue sur les premiers enregistrements. En insistant sur le succès de leur hit, il démontre le passage au formatage musical ainsi que les enjeux commerciaux dus à la transition « pop » de cette culture. Une certaine ligne de conduite avait jusqu’à présent été respectée par les adeptes du hip hop, renforcée par une charte dictée par la Zulu Nation qui régissait certains des usages en vigueur dans ce milieu. Africa Bambata avait ainsi érigé des préceptes moraux en mode de vie, pour constituer de fait une sorte d’idéologie du mouvement. Son slogan « Peace, Love, Unity and Havin fun » proclamait une culture tournée vers une atmosphère conviviale et fédératrice. Avec la citation suivante : « Notre mode de vie est la connaissance, la sagesse et la compréhension, la liberté, la justice et l’égalité », les Infinity Lesson de la Zulu Nation pouvaient dignement avoir valeur d’exemple. Quatre mouvements artistiques convergeaient donc jusqu’à présent pour constituer le mouvement hip hop : l’art du dj, le breakdance, le rap, le graffiti, auxquels la Zulu Nation a ainsi apporté un cinquième élément : la connaissance ! Les interconnections entre tous les milieux de l’art, de la culture populaire et de la contestation marquaient ainsi l’âge d’or d’un mouvement consacré jusqu’alors à pacifier, éduquer et distraire ses membres.
Au début des années 80, le rap sortait d’une sorte d’angélisme musical, fait de groove disco et de coiffure afro pour télescoper des rythmes électroniques crachés par les premières boîtes à rythmes, développées en parallèle entre le hip hop et les dance-musiques. Une nouvelle période dans l’histoire devait commencer, toujours selon l’auteur, en 1984. C’est en effet à cette date que le succès de Run Dmc et l’arrivée du crack marquent la fin d’une période dite old-school.
Jeff Chang en profite pour poursuivre sa galerie de portraits en décrivant Def Jam, le label suburbain ultime ou encore Chuck D, le charismatique leader de Public Enemy, un type selon lui ‘’à l’éloquence intimidante’’. Chuck D envisageait le hip-hop comme une arme de résistance, rejoint en cela par le réalisateur par Spike Lee. Persuadé du pouvoir induit par le rap de changer les choses, Chuck D le considérait « comme le CNN de l’Amérique Noire », Sa volonté d’élever le niveau de conscience, de faire tomber les barrières dans une responsabilité fraternelle, relève d’une certaine conception de révolutionnaire, panafricaniste et anticolonialiste évidente, qui font toujours de lui un personnage incontournable du mouvement.
Les années 80 marquent la véritable industrialisation de ce qui devenait peu à peu un phénomène mondial, et 1986, le début des signatures de rappeurs sur les majors. C’est à la fin de cette décennie que l’auteur élargit nécessairement son champ de vision, en s’intéressant à la Californie, à Los Angeles, à Compton et au Gangsta rap. Ce nouveau genre de hip hop, plus radical et basé sur un ego trip plus intense, fait l’apologie du gangstérisme et des bad boys, machistes, et violents. Le groupe emblématique Nigger With Attitude et son esthétique « bling bling » marque un profond changement dans l’évolution du hip hop. Son leader, Ice Cube plutôt dans l’excès et l’immédiateté s’opposait dés lors à Chuck D, qui se situe plus dans le contrôle et la discipline. Dr Dre fut l’architecte sonore d’un style novateur qui marque la transition musicale avec les années 80. C’est à la date de 1992 que l’auteur établit des similitudes entre New York et Los Angeles dans l’évolution économique et les conséquences sociales. 1977 marquait une période de violence dans le Bronx, avec l’embrasement pacifique du hip hop, alors que 1992 voit Los Angeles ravagé par des violences interethniques, sur fond de gangsta rap ultra radical. Ces évènements insurrectionnels marquent une nouvelle étape essentielle au mouvement, qui verrait à l’avenir ses modes de productions bouleversés par la conception musicale informatique.
Pour souligner la pertinence des citations des intervenants, il suffit de mettre en exergue ce commentaire de Naomy Klein, l’auteur de No Logo, qui constate la fétichisation du style black par la jeunesse blanche, et celle de la richesse blanche par la jeunesse noire. Can’t stop won’t stop traite de faits de société qui rejoignent par certains aspects les thématiques de No Logo, et qui démontrent que le hip hop est en quelque sorte une victoire de la contre-culture. L’activisme hip hop, au-delà des préceptes d’amusement et de fraternité, envisagé comme une pensée globale et une action concrète, révèle une implication et une posture politique. L’auteur n’occulte jamais cette dimension lorsqu’il relate les faits divers et les évènements de société qui mettent en relief les dissensions raciales et sociales.
C’est en cela que Can’t stop won’t stop constitue un véritable objet d’analyse de la société américaine de la fin du XXème siècle, notamment lorsqu’il constate la régression des droits civiques dans les 90’s et qu’il insiste bien sur l’accentuation du conservatisme de l’Amérique profonde.
Un fabuleux travail de recherche et de recoupement d’informations, d’entretiens et de rencontres permet d’établir les portraits de très nombreux protagonistes, comme dj Kool Herc, Grandmaster Flash ou Afrika Bambata. Jeff Chang, qui n’occulte aucune facette de son sujet, s’intéresse aussi à l’histoire du graffiti, à l’art plastique, avec un éclairage particulier sur Jean Michel Basquiat ou Keith Harrings, reconnus par les milieux de l’art contemporain. L’auteur insiste sur chacune des spécificités des disciplines qui composent le hip hop, qu’il est important de bien considérer pour leur intérêt intrinsèque, mais surtout pour l’enrichissement qu’elles apportent à l’esprit général de cette culture. La tradition du battle et son énergie compétitive, en sont l’exemple, tout comme le triptyque ‘idéal « honnêteté intellectuelle – indépendance d’esprit – authenticité incorruptible » cher aux pionniers des 70’s, qui résonne comme une devise. Le parallèle entre Ice T et Chuck D s’avère aussi essentiel que la description passionnée des mythes fondateurs, comme celui de l’été 1973. Jeff Chang permet aussi de saisir toute l’importance du magazine The Source dans la diffusion et la répercussion du mouvement, et par extension le rôle essentiel que joue la presse spécialisée dans l’évolution d’un genre musical et d’une culture artistique.
Si l’émergence du blues est due à l’oppression et au travail forcé, le hip-hop est né du chômage généralisé. Can’t stop won’t stop ne traite pas tant du rap et du hip hop que du contexte historique et des imprécations politiques et sociales dans lequel il évolue. Et même s’il reste essentiellement concentré sur New York et Los Angeles, cet ouvrage se pose comme l’une des références absolues, autant comme un objet de vulgarisation d’une culture auprès de ses néophytes, que d’une source de connaissance et d’approfondissement du savoir pour les plus valeureux des bboys et des bgirls. Avec son écriture rythmée, que seul un rappeur authentique maîtrise sans maladresse, on apprécie à leur juste valeur les descriptions lentes et méticuleuses de toutes les composantes du mouvement et de leur contexte historique. A présent plongé dans le hip hop du XXIème siècle, ce mouvement mériterait d’être à nouveau disséqué par un expert comme Jeff Chang qui s’érige désormais en personnage incontournable de la culture qu’il défend.






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