Russell Banks avait ouvert la voie à une littérature élégante en développant des thèmes auxquels les reggaephiles sont sensibles. Avec Brève histoire de sept meurtres, les fans de polar et de reggae  tiennent là leur référence ultime. L’auteur jamaïcain Marlon James, signe avec son troisième roman au titre si paradoxal, un ouvrage sophistiqué représentatif de l’Histoire et de la culture yardie. Il dépeint  l’histoire occulte de la Jamaïque, ses liaisons étroites entre le crime organisé et le milieu politique, tout en déployant avec brio sa trame autour de la tentative de meurtre perpétrée en 1976 contre Bob Marley, que l’auteur ne cite jamais. Ce long texte chronologique se divise en périodes successives, où chaque personnage narre son histoire et relate sa relation au ‘’Chanteur’’, considéré par certains comme un prophète.

Il serait bien présomptueux de vouloir résumer Brèves Histoire de sept meurtres. Cette  fresque romancée s’inspire librement de la réalité. De Kingston à New York, elle s’étire de 1959 à 1991, tout en ayant pris racine au cœur des milieux populaires de la Jamaïque des années 70. Il apparait dans ce récit que l’attaque armée de la maison de Bob  Marley  marque durablement l’évolution politique en Jamaïque. Indépendante depuis 1962, deux courants politiques s’y opposaient violemment, l’un progressiste, incarné par le héraut du reggae, l‘autre, résolument libéral et pro-américain, redoutant par-dessus tout un rapprochement avec Cuba.

L’Histoire s’échafaude sur un complot théorique, mais plausible, à 1 million de dollars, pour déstabiliser la Jamaïque. Ici les agitateurs étrangers organisent la propagande, font exploser des immeubles ou organisent des attentats sur les docks. Ils recrutent des meneurs pour en faire des gangsters, qu’ils arment et rendent addicts à la cocaïne, puis au crack, qu’ils répandent après l’avoir importée d’Amérique du Sud. Ils ouvrent ainsi la boite de Pandorre, puisque ces gangs exporteront ensuite leur sauvagerie aux USA où ils excelleront dans le crime organisé. La jeunesse bascule dans l’ultra violence, concomitamment à l’arrivée de la cocaïne et des armes automatiques. Favorisés initialement  par la CIA entre les Caraïbes, Miami et New York, les gangs ici décrits sont dès le début des années 80 un outil de déstabilisation politique au service de la CIA.

56 Hope Road

                 Alors qu’il est le personnage central de ce roman, Marlon James prend le parti de ne jamais citer Bob Marley, ni de le faire converser directement avec les personnages. Cela lui confère une dimension quasi-ésotérique, d’autant que les personnages le considèrent comme un prophète. Marlon James conçoit ici la dérive d’un pays émancipé qui, en 2 décennies, tombe sous la coupe d’intérêts crapuleux. Brève histoire de sept meurtres se divise en périodes où chacun des narrateurs relate son histoire intégrée dans le récit, qu’il rapporte systématiquement à la première personne, entre franc parler et truculence verbale. Cette myriade de destins s’entrechoque dans cette fiction qui embrasse la période la plus suffocante de l’Histoire moderne jamaïcaine.

                L’aspect géopolitique et l’espionnage passionneront ici les amateurs du genre. On quitte cette lecture atterré par le comportement de la CIA et de ses cellules d’agitation violente, des méthodes utilisées pour armer les gangsters avec des armes modernes qui provoquent une ‘’balkanisation’’ des quartiers où règnent les chefs de gangs comme des seigneurs médiévaux. On n’en est pas moins désemparé par l’appartenance politique, qui, en Jamaïque, ne relève d’aucune opinion, ni idéologie, mais d’un positionnement pragmatique induit par l’affiliation de son quartier à l’un des deux partis belligérants. Pour l’auteur, et en cela réside l’une des thèses du livre : la CIA, en parallèle du plan Condor,  a saboté la Jamaïque. Cette fiction permet à l’auteur de développer des théories, et d’instiller le doute chez le lecteur, comme à propos des assassinats de Bob ou de Jacob Miller. Ce livre est une aubaine pour approfondir sa compréhension de l’esprit contestataire du reggae roots. Il établit les liens entre la criminalité, le monde politique et celui des services secrets. L’auteur se sert d’ailleurs d’un agent pour présenter la thèse de l’inoculation d’un virus qui aurait provoqué le cancer de Bob, par l’intrusion d’une aiguille contaminée dans une botte.

               Grace à Marlon James, la grande littérature s’est emparée de la complexité jamaïcaine. Il nous fournit une méthode pour comprendre la situation actuelle et sa lente maturation. Le rythme, la narration, la tension qui émanent de ce récit procurent la sensation de lire un roman écrit en direct de toutes ces situations. Car ici, la grande Histoire s’inscrit à contre-jour de la trame romanesque. Les  initiés convertissent en pur bonheur les dialogues, des introspections inventives et percutantes. On peut relever çà et là quelques anachronismes ou la pondération de certains termes, comme des insultes, ce qui confère un manque de crédibilité au vu de la férocité des personnages. L’auteur oppose avec réussite des perceptions différentes selon les points de vue des narrateurs, ce qui facilite la compréhension. C’est aussi une mise en abîme dans les mœurs, les mentalités, les habitudes et la vie quotidienne des personnages.

             Dans la mare au polar en pavés, s’il en est un qui vaut son poids, c’est bien Brève histoire de sept meurtres. Pour peu que l’on aime la culture roots-reggae et que l’on s’intéresse à la Jamaïque des années 70, ce livre peut relier les différents ouvrages entre eux puisqu’il aborde une large partie des thèmes abordés dans la littérature reggae. Cet objet littéraire audacieux transcende son sujet et favorise la compréhension de tous les autres en apportant sa perception de la complexité des situations décrites. Cet objet littéraire ne manquera pas d’ébranler quelques certitudes de son lecteur, pour peu que celui-ci ait idéalisé l’Histoire officielle.

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