C’est à New York, dans une chambre d’hôtel que Lee Jaffee rencontre Bob Marley. Alors âgé de 23 ans, ce fils d’immigré européen, artiste plasticien issu de la classe moyenne, communiste et d’ascendance juive, évolue dans le milieu du cinéma. Cette rencontre marque pour Lee Jaffee le début d’une aventure fulgurante, qui le conduira en Jamaïque où il intègrera les Wailers de la grande époque, avant de produire l’album  Legalise it de Peter Tosh. Ses tribulations sont relatées au cours d’un long entretien mené par un journaliste, Jérémie Kroubo Dagnini, entamé en 2012. Lee Jaffe profite alors de tout le recul nécessaire pour revenir sur les événements qui ont bouleversé sa vie.

        Lee Jaffe relate de l’intérieur la vie des Wailers, et apporte de fait un éclairage nouveau sur la Jamaïque des 70’s. Il a trouvé sur cette île une sérénité certaine et, en adoptant un mode de vie rasta, a pu rompre avec son mode de vie dissolu. Extrêmement débrouillard pour tisser des liens et se créer des affinités, il a gagné la confiance de Bob qui lui a offert sa protection. Lee Jaffe est devenu son camarade de jeu privilégié, puisque Bob semblait particulièrement en verve en sa présence car l’harmonica l’inspirait pour composer en acoustique. Surnommé « Jah-free » par les rasta, il a fait preuve d’une grande humilité et a démontré énormément de recul sur sa pratique de l’harmonica. Jamais vraiment satisfait par son jeu, ce qu’il a accompli en s’intégrant au sein d’une communauté inconnue, mais surtout en parvenant à rejoindre et à prendre à son tour ses solos au sein des Wailers relève du génie. Lee Jaffe rapporte par ailleurs l’écriture de certains tubes comme I Shot The Sheriff, et, si ses propos sont véridiques, il apparaît un manque de reconnaissance pour sa contribution, aux compositions des Wailers puisque très peu lui sont accréditées alors qu’il affirme avoir participé à leur composition. Plongé dans une atmosphère enfumée, créatrice et bouillonnante, Lee Jaffe qualifie le reggæ de blues caribéen. Et puisque son but dans la vie était de devenir l’harmoniciste de Mudddy Watters, il a vécu son appartenance aux Wailers comme un accomplissement.  Visionnaire, il a perçu en Bob son potentiel culturel et la portée politique de son message, et l’envisage comme un idéal artistique. Il est donc conscient et fier d’avoir contribué à la musique des Wailers, tout en ayant mené à bien une démarche artistique extrêmement gratifiante que les circonstances d’une rencontre fortuite lui ont permise.       

Contre toute attente, 000 se dissocie politiquement du mouvement hippie. Mais selon l’origine de ses aïeux, et les persécutions dont ils ont été victimes en Europe, il fait preuve d’empathie pour la condition du peuple jamaïcain. Ayant vécu un an au Brésil de l’importation de LSD, il y avait côtoyé la misère et les favelas. Cette expérience du dénuement l’avait conditionné au choc qui l’attendait en découvrant les ghettos de Kingston. D’ailleurs, la vision du film They Harder they come l’avait en quelque sorte préparé à la rencontre de Bob Marley. Le recul dans le temps, au moment du relater son expérience, lui permet d’avoir une perception critique de l’état d’urgence de la Jamaïque de cette période, et l’on se dit que c’est avec énormément d’insouciance et de débrouillardise que Lee Jaffe s’est intégré a cette société insulaire. Il estime que la période décrite dans le livre correspond au paroxysme de la violence politique en Jamaïque. Il a bénéficié de la protection de Bob Marley sans laquelle il n’aurait pas pu subsister. Il assimile les politiciens à des gangsters et affirme que Bob avec ses accointances avec le PNP a été menacé par le JLP et la CIA qui ont tenté de le tuer en 1976.

       Cet ouvrage relate le fabuleux destin d’un artiste conceptuel, qui se qualifie lui-même  »d’outsider’’ avec beaucoup d’humilité et d’insouciance. Ce livre complète parfaitement d’autres récits sur le même thème, et décrit sur une période précise (1973-1976) l’évolution des Wailers, de la vie de ses musiciens, de leur ego mais aussi de la Jamaïque, de sa société et de son système politique et économique. Au cours de son histoire, qui évoque constamment l’art contemporain et le cinéma, Lee Jaffe, qui est par ailleurs un ami de Basquiat, élargit en permanence son regard sur la culture populaire dans sa globalité. Ses souvenirs et anecdotes, aussi percutants les uns que les autres, se mélangent à sa culture personnelle pour livrer des analyses et des points de vue extrêmement enrichissants. Mais cet ouvrage comporte un intérêt littéraire très limité du fait du langage commun qu’il emploie, du format de l’entretien, voire de la discussion. Il comporte en revanche une formidable valeur documentaire grâce aux photos rares, son récit et à ce témoignage d’un acteur méconnu de la mythologie du reggae-roots.

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