Le 6 février 1946, Nesta Robert Marley naquit dans la tourmente, en plein cœur du XXème siècle et au beau milieu de nulle part. Sa mère, Cedella, a 16 ans lorsqu’elle quitte sa vie de labeur pour s’éprendre en 1944 du capitaine Norval Marley. Bob est donc le fruit d’une histoire d’amour entre une petite paysanne de 16 ans et d’un officier de l’armée colonile de 34 ans son aîné. Les conséquences de cette union furent fatales pour tous. Norval Marley, répudié par les siens, abandonna quasiment Cedella et son jeune fils. Celui-ci dût grandir dans la luxuriance et la beauté sauvage de la campagne de St Ann, mais dans un indéniable vide affectif paternel. Il vécut ses premières années dans la ferme de son grand-père, où la vie était rythmée par les travaux des champs. Omeriah Malcolm, le grand-père de Bob, influença avec son courage et sa rectitude morale la personnalité de Bob, qui se réclama plus tard de son héritage spirituel. Au cours de sa tendre enfance, Nesta, car c’est comme cela que tout le monde l’appelait alors, était un enfant réservé et sensible qui développa une sensibilité poétique. Il excellait à l’école du village, où l’on se souvient de lui comme d’un élève calme, réservé, placide et observateur. Cette période rurale de sa vie a aussi été marquée par divers événements liés à des rites ésotériques. Bob, sous la protection d’une amulette qui un jour disparut, lisait alors les lignes de la main. Et toute sa vie, il a été l’objet d’emprises mystiques et de visions prémonitoires…
La suite ? Tout un chacun, ou presque la connaît. Projeté dans l’effervescence du ghetto de Trench Town, après que Cedella, sa mère, eut succombé aux sirènes d’une vie meilleure à Kingston, Bob s’aguerrit aux us et coutumes de la rue. Le jeune rude boy démontra des prédispositions à chanter, motivées par son frère de sang, Bunny, qu’il avait rencontré très tôt puisque leurs familles respectives partagaient le même yard. Peter Mc Intosh vit très vite s’ajouter à la bande de prétendants chanteurs. Ainsi naquit le plus célèbre trio d’harmonie vocale, alors entouré de quelques camarades. Coxsonne Dodd les rebaptiserait plus tard, en 1964, Wailing Wailers.
A force de courage et de détermination, la première version de cette troupe de chanteurs, façonnée dans son arrière-cour par Joe Higgs, arrivera à convaincre Coxsone Dodd de sortir Simmer Down, enregistré avec les mythiques Skatalites alors au complet. Ces événements profilèrent l’avènement artistique d’un groupe « ambitieux, dédaigneux, et insolent », dont Bob prendrait le « leadership ». Son destin le propulsera sur les voies de la postérité, mais seulement à force de travail et d’abnégation. Car en étant métis, Bob subit la discrimination de ses semblables sans compassion pour les lépreux, les homosexuels ou les albinos. Alors que sa mère a émigré pour les états-Unis, Nesta est livré à lui-même et, sans ressources, se forge dans la rue sa personnalité avec d’autres sans logis du ghetto, comme Tartar auquel No Woman No Cry est accrédité. « Bob le rude boy » demeure sans domicile fixe pendant 6 mois. Il squatte alors ça et là dans TrenchTown, avant de rencontrer Rita. Il l’épouse le 10 février 1966 et s’envole aussitôt pour le Delaware. Là-bas, Bob retrouve Cedella et travaille d’arrache pied pour se faire le pécule nécessaire à la réalisation de ses projets artistiques. De l’usine où il est ouvrier, et des autres emplois qu’il occupe plus tard, il observe l’Amérique de l’intérieur. Dés son retour en Jamaïque, il embrasse définitivement la foi rasta, qui s’est entre temps propagée dans l’île. Tiraillée par de violentes dissensions politiques, le chemin de croix ne faisait alors que commencer pour cette enclave paradisiaque à la merci d’intérêts géopolitiques, qui devraient tôt ou tard percuter la destinée Universelle du futur roi du reggae…
Voici telle que se passa la première partie de la vie de Bob, période qui détermina le reste de son existence et le bouleversement planétaire qui adviendrait dans la musique des années 70. Car entre influence mystique et misère sociale, Bob possédait déjà l’essentiel en lui-même : une indéfectible confiance en lui, sa propre conscience politique et une volonté acharnée de réaliser son idéal : chanter et s’exprimer. Un grand nombre des figures du microcosme culturel de l’île influèrent sur sa vie et sur son œuvre. Les 60’s sont marquées du sceau de ses meilleures productions, que ce soit pour Studio 1, Caïman Music, Beverley’s ou Lee Perry. C’est pourquoi ses premiers albums remanièrent nombre d’impulsions, d’idées et de morceaux plus ou moins arrangés et ressurgis d’un passé fécond. Car lorsque leur démarche devint plus consensuelle, pour ne pas dire ouvertement commerciale, le son des Wailers dans leur formation définitive succomba à l’influence de guitares blues-rock, afin de toucher le porte-monnaie du public de l’hémisphère nord. Au fil du temps et du succès, l’idée d’autonomie artistique, mais surtout éthique, s’est imposée d’elle-même, afin de ne pas subir les affres des intermédiaires du milieu musical. Tuff Gong naquit de cette volonté de contrôle de la chaîne de production. La structure ainsi créée, au nom hérité d’un surnom de Bob, prospéra jusqu’à devenir le meilleur studio reggae et le plus puissant label de musique du Tiers-Monde.
La traduction effectuée par Hélène Lee confère toute sa crédibilité à cette autobiographie recommandée en outre par de nombreux observateurs. Comme pour cacher une forêt d’autres livres anglophones sur le même sujet aux intérêts inégaux, celui-là semble être aujourd’hui le meilleur. Les émotions se bousculent alors que se dévoilent quantités de détails ou d’anecdotes méconnus sur l’existence de ce héros populaire. Ainsi, les dernières semaines de la vie de Bob, relatées avec une grande humanité, révèlent la lutte d’un homme contre la maladie et décrivent son inexorable déclin physique. Comment rester insensible au portrait d’un homme mourant, alors que sa vitalité, son aura et ses convictions sont profondément ancrées dans l’imagerie collective ?
Subjectifs et passionnés, tels sont les panégyriques relatifs à l’existence de celui qui fut simplement pour ses contemporains Nesta, bien plus tard rebaptisé Joseph par la phalange des 12 Tribus d’Israël, et qui prit pour les opprimés du monde entier le visage d’un prophète.






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