Parmi la multitude d’ouvrages concernant Bob Marley, la biographie de son manager se distingue pour son récit sans concessions. Don Taylor, son auteur, retrace singulièrement la fin de la carrière du plus grand artiste reggae de tous les temps. Son témoignage s’insère au premier plan dans l’Histoire du destin de Bob Marley. Il révèle l’envers du décor et les véritables relations du Gong avec ses proches et met à jour l’arrière-fond de la vie artistique de Bob, tout comme les affres de sa disparition. Arnaques, trafics de devises, scandales, duplicité de l’industrie musicale : ce bref récit est effarant. Il a suscité à sa sortie en 1995 une levée de boucliers de l’ensemble des proches de Bob, inquiets de la teneur du contenu de ces révélations. Malgré cela, aucune poursuite judiciaire n’a été entreprise par Rita Marley  et Cris Blackwell, notamment, ici largement brocardés. Cela donne tout sa saveur à ce livre, et le rend par-dessus tout crédible !

Dans l’histoire de Don Taylor, le lecteur parcours le Kingston interlope de la fin des 50’s. Né en 1943 et rapidement livré à lui-même, notre témoin s’extirpe de sa condition avec une saine volonté afin de se construire un destin dans le monde du spectacle. Il y parvient seul, sans griller d’étapes, débutant comme teinturier en Jamaïque pour devenir bien plus tard manager aux USA de groupes de musiques black. A sa lecture, on est propulsé dans le tourbillon de l’avènement du rastafarisme, on partage l’emphase du premier ministre progressiste Michael Manley mais on observe aussi planer l’ombre de la mafia sur le monde du spectacle. On place à ses côtés  la Jamaïque dans la géopolitique de la guerre froide et l’on constate l’ingérence de la CIA dans les affaires intérieures jamaïcaines. Sa collaboration avec Bob Marley débute en 1975, il vit aux cotés de Bob les années les plus intenses de sa vie avant de le voir s’éteindre. Don Taylor était habilité à la gestion quotidienne de ses affaires et il devint son véritable homme de confiance. Il demeure le seul à connaitre les arcanes de l’organisation du business de Bob. Leurs destins auraient pourtant dû être brisés lors de l’attentat du 56 Hope Road, dont tous deux réchappèrent. Cet épisode dramatique tisse entre les deux hommes une relation aux liens encore plus solides. Don Taylor s’érige naturellement dès la fin de ses jours en garant des intérêts du défunt dont il met un point d’honneur à défendre les valeurs et l’héritage moral.

Concernant le second rôle de cette biographie, Bob Marley lui-même, la valeur documentaire est exceptionnelle. Il reste à faire confiance à Don Taylor pour la véracité et la précision de ses propos. Notre témoin privilégié révèle des anecdotes occultes en confirmant notamment les penchants ésotériques de Bob mais surtout en abordant ses véritables rapports humains avec  Cedella, sa mère, et Rita sa femme légitime. On apprend ici la véritable influence de Lee Perry sur lui. Et c’est aussi une véritable curiosité de découvrir le rapport du Gong avec ses musiciens. On approche au plus près de sa personnalité, notamment lors d’altercations. L’attentat pour lequel Don Taylor fut d’un grand recours apparait comme un moment fondamental de leur relation. Don Taylor ne fait pas l’économie de l’épisode sordide du jugement par des gunmen de ceux qui ont voulu porter atteinte à la vie de Bob.

Ce récit aborde l’aspect professionnel de la musique au travers d’anecdotes de tournée et en décrivant les arcanes de ce business. Il attribue à Bob de grandes qualités pour défendre ses intérêts commerciaux : ‘’discipline, sérieux et ‘responsabilité’’. Il dénonce les abus, voire les arnaques d’Island et la nature de Cris Blackwell. Il dépeint une personnalité de fils de bonne famille jamaïcaine qui a accumulé des profits colossaux en siphonnant la culture populaire yardie dès 1968. Il l’accuse d’ailleurs d’avoir organisé le piratage de la musique jamaïcaine par l’entremise du label Trojan et de Lee Gopthal. Il livre ses vérités sur l’hypocrisie et les manipulations de boss d’Island à propos de ses relations avec Bob. Don Taylor affirme que le Cris Blackwell s’est inventé une légende pour justifier ses actes et se donner une image vertueuse en décalage avec ses véritables rapports avec Bob.

Don Taylor dénonce les négligences qui ont suivi le diagnostic du cancer de Bob Marley. Il était la seule personne habilitée à gérer sa succession, ce qui en dit long sur la défiance de ce dernier vis-à-vis de sa famille. Don Taylor se projette en figure morale, légitimée par Bob lui-même, face à Rita Marley, Cris Blackwell, et tout un aréopage malveillant. Les convoitises menacent l’œuvre de Bob Marley qui a généré un capital, qui fournit désormais des profits et d’immenses bénéfices, grâce aussi à l’explosion post mortem de l’anthologie Legend. Les problèmes de succession sont dus à l’absence de testament officiel, et dans un enchevêtrement de complications juridiques, Don Taylor évoque les contentieux liés à Cayman Music. Et c’est ainsi que resurgit le spectre de la mafia…

Musicien de génie ou politicien né, on inscrit le paroxysme du rayonnement de Bob Marley à l’année 1976. Bien plus qu’avec son sens exacerbé de la subversion, son influence sur les élites se matérialise par des appels directs avec le premier ministre jamaïcain. Selon Don Taylor, le dessein de Bob était de propager une révolution rasta. On se rapproche ici de sa doctrine anti-Babylone et de  son rapport aux gangs ou à la corruption. Don Taylor formule une critique en révélant que Bob, même ‘’s’il se défend de vouloir être un quelconque chef se servait de son argent pour contrôler les gens’’. On découvre ici comment la providence a facilité l’entrée de Bob a Shashamane, en Ethiopie où il écrivit le titre Zimbabwe. La révélation de l’aide financière de Bob a la famille royale éthiopienne en 1976 qui vivait des heures mouvementées fait partie des secrets de l’Histoire ici révélés.

Ce livre contient de la dynamite et son intérêt ne faiblit pas au fil de ses 16 chapitres. Dense, passionnant, très enrichissant pour les fans de reggae, sa valeur littéraire s’avère  rudimentaire mais son utilité est bien ailleurs puisque Bob Marley & Moi supporte un véritable poids historique. Ce  témoignage respecte et ne porte jamais atteinte à la réputation de Bob Marley, vis-à-vis duquel Don Taylor se montre très loyal. Mais dans un contexte final de luttes d’influences et de manipulations, Il se peut que ce récit ait été écrit pour affranchir son auteur d’une certaine réputation, voire d’allégations en rendant public les détails des accords et du business de Bob Marley. Don Taylor expose des contentieux et rend parfois des comptes. Sans parti-pris, on s’attache à la valeur de l’histoire humaine et musicale  et l’on consent à donner du crédit à ses points de vue sans concession empreint d’une grande empathie pour les personnes vertueuses

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