La complexité de la culture musicale jamaïcaine méritait d’être documentée par un ouvrage de référence. De par sa qualité, le travail accompli par Lloyd Bradley mérite une clameur, puisque Bass Culture représente à l’heure actuelle la meilleure manière littéraire d’appréhender l’histoire de l’évolution du roots rock reggae.
Pertinent depuis le choix du titre, (Bass Culture est aussi le nom d’un album de Linton Kwesi Johnson), ce livre pose les bases d’une étude longue et méticuleuse de la part de Lloyd Bradley, qui a consacré 7 ans de sa vie à recueillir des témoignages relatifs à son enquête, et ce, partout où il a estimé nécessaire de se rendre. Ce journaliste est parvenu à gagner la confiance d’acteurs majeurs, comme Burning Spear, Dennis Bovell ou Prince Buster en préface. Ces derniers lui ont dévoilé sans réserves leurs impressions, souvenirs et anecdotes. Lloyd Bradley, autodidacte passionné par la cause qu’il a embrassé tout jeune, a fourni une « oeuvre » qui l’immisce ainsi de plain pied dans la culture qu’il dépeint. On peut considérer qu’il en est désormais lui aussi un protagoniste, tout autant que les artistes qu’il mêle à son récit captivant.
Bien des aspects, qu’ils soient historiques ou culturels, sont passés au crible de son analyse. Lloyd Bradley aborde notamment les méthodes de studio (et notamment le fait que l’astucieux Dodd en salariant les musiciens, ait pu avec son catalogue se bâtir une fortune conséquente), les flux migratoires vers l’hémisphère nord, les propriétés occultes de l’obeah, le rastafarisme comme un formidable réservoir d’amour propre… Essentiel d’un aspect musical, il évoque surtout la façon dont s’est propagée cette culture à travers les océans pour élaborer des différences entre les styles, et comment en établissant des connexions effectives dans la diaspora, d’autres tendances naquirent, comme le revival anglais du ska two tone en 1978… : ici, les thèmes sont pléthoriques ! Dès lors, les éclairages de l’auteur convergent vers une nouvelle perception de l’Histoire. Car pour mener à bien cette chronique des événements musicaux jamaïcains, Lloyd Bradley reprend méthodiquement des événements-clés méconnus, qui engendrèrent de considérables répercussions. Certains sont particulièrement révélateurs, comme la manière dont les esclaves se sont appropriés le christianisme à la faveur d’une opportune réinterprétation de la bible, et ce, au détriment du clergé des XVII et XVIIème siècles, ou encore l’espoir que suscita auprès des populations noires du monde entier la victoire du souverain Éthiopien Ménélik en 1896 contre les envahisseurs italiens, qui coïncida vers les prémices des doctrines d’émancipation noires.
Quand le reggae était roi induit cependant une certaine nuance dans son interprétation : celle d’une époque « conscious » révolue, où la musique était un art, de distraction et d’information, intergénérationnel et respectable. La désillusion de l’auteur vient donc du constat que l’âge d’or du reggae-roots correspond à l’apogée de la carrière de Bob Marley, soit de 1972 jusqu’à sa mort en 1981. Défaitiste, il écrit à ce sujet, en page 560 : « Si l’effondrement du punk ôta sa béquille au reggae, alors la mort de Bob lui coupa les jambes. » Cette période correspond à l’application d’une politique socialiste par Michael Manley, le premier ministre de l’époque, ainsi qu’aux zéniths du rayonnement de la foi rasta. Lloyd Bradley considère à juste titre que les 80’s coïncident avec l’avènement du dancehall-digital, aux paroles vides de sens. Il admet néanmoins qu’il est le fruit d’une expérimentation technologique, comme le fut l’émergence du dub. Il met donc en exergue les qualités de débrouillardise et d’innovation du peuple jamaïcain.
« Le reggae-roots éduquait les gens et leur révélait la face spirituelle de la vie. Il véhiculait une indéniable dignité, une irréprochable rectitude d’esprit insufflées par les croyances rastafariennes ». Certes teintées de dogmes religieux et de considérations machistes, il reflétait les véritables préoccupations populaires, tout en célébrant, par exemple aux travers des tambours tribaux, l’africanité et la négritude de ces descendants d’esclaves. Lloyd Bradley apprécie les bienfaits du reggae-roots sur ses auditeurs jamaïcains de la sorte : comme « une musique qui vient de l’esclavage en passant par le colonialisme, pour se débarrasser de leurs frustrations ou élever leur esprit ». Le ragga formaté MTV, en ne proposant qu’attitudes violentes et paroles vulgaires, ne fut d’aucune utilité à l’élévation spirituelle des masses. Burning Spear émit par ailleurs à son égard le commentaire suivant : « C’est une machination pour empêcher les gens de prendre conscience, de penser intelligemment. La seule chose qu’ils pouvaient faire, c’était abaisser les standards de qualité « . Car en érigeant ses propres rites et manières de penser, la population du pays s’était prise en main en voulant faire le bien commun. Profiter d’un mode de vie basé sur la spiritualité et la pureté retardèrent l’arrivée des fléaux des années 80 : la cocaïne, le crack, les armes à feu et la corruption morale induite chez leurs utilisateurs…
En parcourant au gré de Bass Culture 40 années de productions musicales, le sentiment de franchir diverses périodes est très net. Les héros de cette épopée musicale se bousculent dans un récit très sincèrement essentiel. Il serait néanmoins souhaitable que d’autres ouvrages d’une telle qualité soient édités, ne serait-ce que pour pouvoir affiner ses jugements et comparer les faits relatés. Le reggae n’est pas une science exacte, et la première version énoncée d’un fait s’inscrit chez le lecteur comme une vérité définitive. Bass Culture s’est imposé en Angleterre depuis sa publication. Il semble soutenu par bon nombre de protagonistes anglais de la scène et du mouvement « vert-jaune-rouge » : il fait naturellement à ce jour figure de référence.






Laisser un commentaire