Lorsque la mer se retira au terme d’une marée exceptionnellement basse le 24 janvier 2018, elle rendit visible l’épave d’un navire gisant au large de Mobile en Alabama. Les autorités américaines l’attestèrent, il s’agissait du Clotida, brulé puis coulé le 9 juillet 1860. Cette goélette affrétée clandestinement avait entrepris l’ultime voyage en Afrique afin d’importer des esclaves. Malgré l’interdiction aux Etats Unis effective en 1808 de la traite d’êtres humains, cette funeste expédition avait été le dernier convoi négrier de toute l’histoire de l’esclavage. En 1927, une ethnologue, Zora Neale Hurston recueillit le témoignage de l’un de ces 116 captifs. Cet ultime survivant, affranchi en 1865 après 5 ans et demi de travail forcé, avait fondé avec ses compagnons d’infortune un village pour abriter leur communauté. C’est ici, à ‘’Affican Town’’ que Kossoula, renommé Cudjoe Lewis en Amérique, livra le récit de son existence.

C’est dans une grande nostalgie de l’Afrique que Kossoula entame son récit par son enfance et sa cinquième année. Sa vie est alors faite d’une succession de drames, pourtant il semble affronter les traumatismes successifs avec une force à nulle autre pareille. Accablé par la fatalité dés sa capture en Afrique de l’ouest par des soldats du roi du Dahomey, il est ensuite déporté. Acheté par un propriétaire d’esclaves nommé Jim Meaher, il a subi le travail forcé jusqu’à la guerre de sécession. Il a ensuite traversé les périodes des lois Jim Crown, de la 1ère guerre mondiale, et de la crise de 1929. Son existence est jalonnée de tragédies : le massacre initial de ses proches en Afrique, la traversée de l’Atlantique de 70 jours à fond de cale, puis la perte successive de ses 6 enfants. Renversé par un train, devenu handicapé il est aussi victime de la malhonnêteté d’un avocat, avant de perdre son épouse en 1908. Sa vie est ainsi faite de drames qu’il surmonte inlassablement. Il en ressort une profonde humanité, une compréhension des affres de l’existence, une force vitale qui font de ce livre lumineux un bouleversant témoignage.

Il existe de nombreux ouvrages à propos de l’histoire de l’esclavage. Rares sont ceux qui laissent libre court à la parole des victimes. En cela, ce livre édifiant peut servir de support pour perpétuer la mémoire de l’infamie de l’esclavagisme. A leur époque, l’ignominie de la condition des esclaves du Clotilda n’a suscité aucune compassion. Une fois libérés de leur joug pendant la guerre de sécession, aucune compensation ne leur a été attribuée. C’est même dans un cynisme total que leur ancien propriétaire leur a vendu une terre au prix fort. Ayant fondé leur localité, ils durent même subir la défiance des habitants alentour. Rien ni personne n’a favorisé leur rapatriement en Afrique qu’ils souhaitaient financer en travaillant. Mais face au coût rédhibitoire, ils durent se résigner. Dans ce texte, l’horreur précède la cruauté dans une bouleversante véracité. Alors qu’il y est écrit en préambule que ‘’la lecture de ce livre est une épreuve’’, Zora Neale Hurston souhaite ‘’mettre par écrit des vérités essentielles’’. Elle a patiemment écouté la parole de Kossoula puis a retranscrit avec beaucoup d’empathie ses entretiens. Ce texte conserve l’oralité de son langage qui tire par ailleurs de sa mémoire, tel un griot, quelques paraboles africaines.

Objet littéraire d’une sidérante modernité, Barracoon perpétue la mémoire d’un fragment de l’Histoire. On y aborde les tréfonds de la perfidie de ce qui constitue à posteriori un crime contre l’humanité. Dans une dramaturgie bouleversante, on discerne les agissements de part et d’autre de l’Atlantique des acteurs de cette incommensurable barbarie. Les événements historiques accablants de la vie de Cudjoe Lewis, ont déterminé sa destinée. Persécuté par le destin, sa volonté permanente de survivre établit l’exemple de ce que l’on peut nommer à bon escient résilience. Sa lumière intérieure et sa capacité à surmonter les épreuves constituent assurément un exemple de courage face à l’adversité.

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